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Libres Propos, 18 avril 1927

Texte Commentaire

Mon semblable

L'idée que je me fais de mon semblable est une idée. Ce n'est pas peu. Car ce sont les différences qu'il me jette au visage. D'après sa forme et ses mouvements, d'après son inimitable parler, d'après ce qu'il a vu et d'après ce qu'il voit, d'après ce qu'il sait faire, et encore d'après ce monde de secrets en lui, que j'ignore, je sais qu'il est autre et étranger. Mais je le veux semblable à moi, mon semblable, je le cherche tel ; je ne me lasse point de frapper à la porte.

Par la géométrie je le reconnais mon semblable , et Socrate fit une grande chose le jour où il proposa le carré et la diagonale, tracés sur le sable, non point à Alcibiade ni à Ménon ni à quelqu'un de ces brillants messieurs, mais à un petit esclave qui portait les manteaux. Ainsi Socrate cherchait son semblable, et l'appelait dans cette solitude des êtres, que la société accomplit. Il formait donc cette autre société, de ses semblables ; il les invitait, il les poursuivait, mais il ne pouvait les forcer ; il ne pouvait ni ne voulait. Celui qui imite par force m'est aussi étranger qu'un singe. Celui qui imite pour plaire ne vaut pas mieux. Ce qu'attend Socrate, c'est que l'autre soit enfin lui-même, par intérieur gouvernement, et ne croie personne, et ne flatte personne, attentif seulement à l'idée universelle. À ce point, ils se reconnaissent, et se décrètent égaux. Une autre société se montre.

Musique et poésie font mieux encore parce que le corps y est. Que l'esprit y soit tout, et qu'il y retrouve sa géométrie en mouvement, en nombre, en accord, en symétrie, c'est beaucoup. Mais l'autre miracle est en ceci, qu'en tous deux, par l'accord du jeu vivant et de l'abstraite raison, le haut et le bas sont réconciliés ; cela fait un grand moment, et une plus profonde reconnaissance. Ce n'est plus cette rencontre et expérience de l'esprit humain, ce qui est déjà beau ; c'est la rencontre et expérience de la nature humaine, c'est-à-dire de l'humanité existante. L'immense société, et invisible, se fait sentir alors, comme aussi autour des monuments, des peintures, des dessins ; plus silencieuse encore dans ce musée où retentissent des pas étrangers qui ne sont pas étrangers. Ces grands témoins de mon semblable me mettent en société, aussitôt, avec cet homme que je ne connais pas, avec l'artiste qui est mort, avec ce peuple ancien qui nourrissait l'artiste. L'humanité existe.

Je ne remarque pas de tolérance dans les arts, ni non plus dans la géométrie. Cela me délivre de cette triste amitié qui voudrait me dire : " Vous êtes autre, et je suis autre ; supportons-nous l'un l'autre, car nous ne pouvons mieux. " Par cette indulgence, tous les dons sont d'avance perdus. La grande amitié, la grande fraternité est plus exigeante. Gœthe a dit cette chose admirable : " Pardonner à tous, et même à ceux qu'on aime. " Admirable parole, parce qu'on ne peut la suivre. Car si quelqu'un se montre insensible aux arts, ou rétif devant la géométrie, on ne peut s'en consoler que si on le méprise. C'est demander trop, peut-être ; mais on n'a pas le droit de demander moins. Le plus beau est, qu'avec toute la sévérité possible, on ne peut forcer, puisque c'est le libre qu'on veut. Ce qu'on veut c'est ce qui se fait soi-même ; voilà mon semblable. Il refuse de l'être, et moi je veux qu'il le soit. Ce que je lui jette au visage, comme on jette de l'eau au dormeur, c'est cette assurance que j'ai qu'il sera mon semblable s'il le veut ; mon semblable et mon modèle, oui, d'un seul mouvement de l'esprit, ou du cœur, ou des deux. Et j'attends, selon la belle image de Claudel, j'attends comme Moïse attendait après qu'il eut frappé le rocher de sa baguette. Cela est bien importun et bien sévère, d'attendre une telle chose d'un pauvre homme, et même d'un pauvre enfant. Ce genre de sévérité est la seule chose au monde qui soit bonne. La charité ne donne pas, elle demande.

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