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Sur Platon

Abrégés pour les aveugles (1917 / 1942) Commentaire

La Dialectique est ce qui frappe dans Platon. C'est l'art d'arriver à quelque vérité par discours coupés, définitions, propositions, objections. Aristote dira qu'il reste un peu d'idolâtrie et de sophistique, dans ce culte du discours. Mais il est déjà évident que Platon prend souvent ces discussions comme une gymnastique seulement. Qui n'a point joué longtemps avec les mots, les combinant et les opposant de mille manières, n'est pas à labri d'un argument bien composé. Mais ces exercices, où nous devons chercher la vraie rhétorique, veulent plus de patience que le lecteur d'aujourd'hui n'en a. Les abords de Platon sont bien défendus, peut-être avec intention, par haine des improvisateurs.

Une fois toutes ces défenses franchies, on aperçoit deux doctrines opposées et puissantes, qui survivent aux sophistes des deux camps.

La première est que les formes verbales d'affirmer, de nier, de distinguer, de compter et de mesurer laissent voir d'autres formes qui se montreraient aussi bien en n'importe quelle langue, et qui sont comme la grammaire des grammaires. L'être, le non-être, le même, l'autre, l'un, le plusieurs font au-dessus des figures et des nombres un édifice absolu de vérités régulatrices, et qui s'engendreraient de haut en bas dans un Esprit-Dieu. Doctrine seulement esquissée dans les Dialogues, et qui humanise les propositions éléatiques, en les reliant, au moins par jugement préalable, à la physique pythagoricienne. Par cette armature le bon sens de Socrate peut porter les mondes.

L'autre idée est celle de la variété et du flux de l'expérience, qui étourdit si bien le penseur. Et Platon dit bien, en ses inimitables jeux mythiques, que le Dieu suprême n'a pas achevé la création, mais qu'il l'a laissée aux dieux de second rang. Ainsi chacun est démiurge en soi et autour de soi, sur les confuses images, sur les désirs, sur tous nos rêves sibyllins.

Or ces folies d'imagination ne sont pas plus déchiffrables que ne seraient pour des captifs tournés toujours vers le mur de la prison, les ombres des choses sur ce mur. Il faudrait donc quelque captif venu du dehors, et qui, sachant ce qui est là-bas, débrouillerait et expliquerait ces apparences-là. On peut réfléchir sur ce célèbre mythe de la Caverne, autant qu'on voudra. Il est plus clair que jamais maintenant qu'on ne peut lire les apparences physiques les plus ordinaires, comme la course de la lune, ou la chute d'un corps, si l'on n'a passé d'abord par les notions mathématiciennes, qui n'ont égard pourtant qu'à ce qui est pensé dans la définition et à ce qui en résulte par dialectique. Par exemple le mouvement uniforme n'existe point à la manière des cailloux. Comprenez d'après cela comment l'être explique l'apparence et comment toute sagesse en ce monde d'apparences suppose un long détour dans l'autre. Mais cette sévère doctrine suppose d'abord la vue héraclitéenne sur l'expérience nue ; l'erreur sans remède est de croire que l'on s'instruit par l'expérience, sans idées.

Voici maintenant par où Socrate revient. Ce préjugé empirique n'est point tant de paresse que d'un certain parti pris contre la revendication du juste. Car le juste est importun. Et certes l'idée de la justice est bien plus cachée que l'idée de la suite des nombres ou des propriétés du carré et du triangle. Mais le juste va courageusement au-devant de la dialectique, assurant que l'expérience, ici non plus, ne juge point ; que le succès n'y fait rien ; que la justice enfin est l'âme de l'âme, et que l'âme injuste est en train de périr,.

Pour éclaircir cette vue dont le bon Socrate ne veut point se détourner, Platon compare l'homme à une cité de Sages, de guerriers et d'artisans, d'après cette remarque, qu'une cité n'est forte pour l'injustice que si elle est juste au dedans d'elle. Cette idée soutient les profonds développements de la République et le mythe surhumain qui la termine.

Et le Pamphylien est mort déjà une fois ; il a vu l'Enfer et le jugement dernier, et enfin l'épreuve qui est de choisir son destin. Or presque toutes les âmes, ayant suivi l'expérience, vont au succès tout droit, sans se soucier de la justice ou bon gouvernement de soi. Et, quoi qu'ils puissent dire et montrer, ces hommes sans justice, ne sont heureux qu'aux yeux des sots, ayant sacrifié ce sage qui seul possède parce qu'il se possède d'abord. Ainsi nous revenons au refrain socratique : à quoi servent tous les biens et avantages, si je suis fou ? Mais aussi je ne puis rester sage sans refuser beaucoup de ces biens-là. C'est pourquoi l'âme qui a, dans une première vie, entendu de beaux entretiens et entrevu seulement comment la droite pensée régit l'existence des ombres et notre vie passagère, celui-là seul méprisera les destinées pleines d'honneur et de richesses, mais vides de sagesse, pour aller à de plus pauvres bagages. Platon n'en dit pas plus, et l'on s'attache trop à son mythe des âmes survivantes et de la métempsycose. Qui ne voit que toute âme fait ce terrible choix à chaque moment ? Mais Platon est l'homme de ce monde qui a le moins expliqué et le plus affirmé, jugeant sans doute que, si loin qu'on aille dans les preuves, il faut toujours vouloir au delà de ce qu'elles annoncent, et courir le beau danger d'être dupe. Aussi Platon fut-il le seul Platonicien sans doute qui laissa finalement à l'homme seul et sans secours mais non sans foi ni espérance, la garde de la justice. Cette forte prudence explique les Dialogues et l'espèce de peur qui saisit le disciple, toujours laissé à son choix.

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