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Maurice Savin - Autour d'Alain

Pages de journal. Paris, Institut Alain, 2004

Présentation

On n'avancera pas longtemps dans ces pages sans se convaincre que Maurice Savin fut bien autre chose qu'un témoin. Alain fut l'accident essentiel de sa vie, ce qui est sans doute le fait par excellence de la filiation spirituelle. Mélange de hasard, d'élection et de différence.

Lorsque dans la salle d'hypokhâgne du lycée Henri IV j'entendis pour la première fois cet homme court, le regard jaillissant des lunettes à verres ronds (ainsi qu'on les portait au temps de Marcel Achard) comme de hublots cerclés de noir, joues longues, bouche sensuelle, cet homme qui n'était plus qu'une voix, je vis Achille et les héros de l'Iliade courir dans la salle de la classe. La parole de Maurice Savin avait une puissance visionnaire ; ce n'était point une éloquence qui persuadait mais une qui prodiguait la jubilation de réveiller les idées et de les dégourdir ; elle délivrait une attention qui rebondissait sur elle-même.

Achille disparu dans un tourbillon de poussière, c'était Thalès qui inventait le monde, et d'autres mondes encore avec l'indéfini d'Anaximandre, et Anaximène, le doigt en l'air, faisant naître le chaud et le froid du même souffle. J'assistais, spectateur émerveillé et incrédule. J'étais venu dans l'hypokhâgne du lycée Henri IV, en transfuge de l'hypotaupe de Saint-Louis, parce que j'avais découvert la philosophie dans une des deux classes de Mathématiques élémentaires du collège Stanislas, où l'enseignait un jeune prêtre, que l'on disait ami des existentialistes, Henri Duméry. Or voilà que la philosophie s'ouvrait à toute la littérature et communiquait avec le mythe. Mon enthousiasme allait croissant ; je remplissais des cahiers de notes, je lisais pour la première fois ceux que l'on nommait " les présocratiques ", dans un petit volume de Voilquin, puis l'Apologie de Socrate, le Banquet, etc.

Notre professeur n'enseignait pas le respect ni la vénération, mais il parlait si fortement des grands auteurs que cela balayait les objections. La mode alors n'allait pas aux débats. Dans ces cours de deux heures, au long d'un monologue sans pause, l'affaire n'était pas de s'accorder les uns les autres, mais de s'entendre avec soi-même sur ce qui s'énonçait dans l'auteur que l'on étudiait. Il n'était jamais temps de réfuter ; l'affaire était de comprendre à loisir ; car l'objection n'était rien d'autre que l'opposition de la pensée à elle-même pour se conquérir et pénétrer son objet. Je connus alors dans le jeu des images - où je déchiffrai bien plus tard un fort subtil schématisme -, et allégé par l'esprit de la comédie, ce qui m'apparut plus tard comme la marche réflexive. Maurice Savin avait un art incomparable pour développer toutes les ressources de la rhétorique sans jamais laisser le discours se prendre à son propre effet et se donner comme preuve. Cette distance qu'il maintenait séduisait les naïfs comme j'étais, quoiqu'elle fût suspecte aux ambitieux. Le major de cette hypokhâgne était un ancien élève du lycée de Bucarest, qui reçut à la première dissertation la note qui consacrait sa supériorité. Au premier petit concours où les deux hypokhâgnes composaient ensemble, le sujet fut : " Lumière naturelle et inclination naturelle ". J'étais trop peu instruit pour y reconnaître le langage cartésien, et je me contentai face à ma page blanche d'y produire une fleur s'ouvrant et se tournant vers le soleil et de dialoguer sur ce que je croyais voir en ses mouvements. Notre cacique, Pierre Hassner, remplissait feuilles sur feuilles. Au terme de l'épreuve Maurice Savin attendait derrière la chaire, il fit les appels d'usage, laissa le temps de se relire, et plus encore, mais enfin le cacique n'en finissait pas de se relire. Le professeur plia sa serviette et partit. Je pris les feuillets et courus après lui jusque dans la cour pour les lui remettre.

En cours Maurice Savin n'enseignait pas Alain, il me conseilla de lire les idées et les âges, ouvrage qui me sembla bien difficile ; en ce pays vallonné circonscrit par un horizon qui recule toujours, je ne parvenais pas à savoir où j'étais. Il me fallait un commencement, une entrée. C'est dans les Souvenirs concernant Jules Lagneau que je la trouvai plus tard. Le monde n'a pas commencement ; c'est l'esprit qui commence. Maurice Savin avait une bonne fois déposé devant Alain toute prétention d'être si peu que ce fût le maître qu'il était pourtant à nos yeux. J'appris de lui que le commencement ne cesse de recommencer. Ce qui guérit de toute hâte et vous dépouille de toute ambition. Ne pas se prendre au sérieux, c'est promettre peu, mais ce n'est ni se démettre ni renoncer. Peut-être est-ce suivre le sentier d'à travers les buissons qui conduit à ce plus grand sérieux - ou cette naïveté - d'avoir à penser pour la première fois et à chaque fois tout ce que l'on croit penser en le disant ou sans le dire, de le penser pour le plaisir que l'on prend à penser, plaisir exigeant. Le monologue, à quoi se livrait le professeur devant un tableau noir que la craie ne couvrait guère, était le mode sous lequel il dialoguait avec l'inépui-sablement autre. Cet autre ce n'était pas l'élève à son pupitre ; cela aurait été plutôt le miroir en quoi il verrait sa propre image, comme se voyait l'initié vers qui l'on tournait un miroir dans les mystères orphiques. L'" autre " était Socrate en en sa bruissante apologie, brillant de ses éclairs d'ironie, et déjà à sa place d'ombre parmi les ombres et déchiffrant des ombres sur la paroi de la caverne platonicienne. Et c'est bien par quoi l'élève se fiant à l'admiration et surmontant son éblouissement, aurait pu découvrir lui-même qu'il était bien l'autre à qui cette parole s'adressait ; lui-même, l'interlocuteur compris dans l'apparent monologue. La pensée s'y déployait pour se connaître elle-même par son déploiement ; cela excluait l'intrusion extérieure, que ce fût l'éternuement ou la signature du cahier de présence. La sonnerie dans le couloir éteignait soudain sa voix, comme il le conte d'Alain.

Maurice Savin n'avait rien à prophétiser. Il ne retenait pas ses élèves pour communiquer le mot de la fin Il aimait citer Valéry : " Toute pensée peut être la suprême pensée, simplement par n'avoir pas de suivante " (la citation est sans doute déformée - mais suffisante). Il y eut de bien mauvaises déclamations contre le cours magistral. On oublie qu'il ne suffit pas qu'un homme pérore tout seul du haut d'une chaire pour que son discours soit magistral. Il faut que ce soit le discours d'un maître apte à produire devant l'auditoire ses pensées et son discours, et non la péroraison indéformable d'une parole fixée ou l'ânonnement des notes lues ou dictées. Maurice Savin savait ce que c'est qu'un maître, parce qu'il avait pour toujours un Maître qui avait eu un Maître. Il y établissait son indépendance dans la filiation, comme Emile Chartier l'avait fait avec Lagneau. La filiation ne comporte aucun transfert de ressemblance. Maurice Savin aimait Alain et jugeait en Emile Chartier tout ce qu'Alain avait su surmonter de lui-même. Au reste, il s'établissait dans sa différence, parce qu'il ne songeait pas à imiter, qui que ce fût.

Du maître au plus fidèle disciple, toute ressemblance est extérieure. Comme cette fatigue propre au métier de professeur, dont Alain se défendait. Maurice Savin sortait de son cours épuisé. Il lui fallait, en pénétrant dans la classe où les élèves l'attendaient, entrer lui-même dans son cours. Ce qu'il faisait sans hâte et sans éclat, non sans sourire. Sa conviction naissait d'elle-même, communicative, et l'on voyait bientôt des gouttes ruisseler sur son front. Vous qui savez la rhétorique, lui disait Alain, qui le tenait également pour homme de théâtre. Ce qu'il était par une vaste connaissance de tout ce qu'on peut découvrir de théâtre, par la fréquentation de la scène et par un art de lire, qu'il avait pratiqué dès le collège, et affiné en écoutant Copeau. En cet art de l'acteur, comme il le retenait, la parole primait le geste, le texte primait le public. L'acteur était un célébrant ; ce qui, conformément à l'époque, n'excluait pas une certaine emphase, laquelle créait la distance entre le texte et le public et la mesurait. Pas d'intimisme dans la pensée. La parole, qui passe à l'acte selon sa profération spécifique, suspend l'événement au rituel. La parure rhétorique dans les mains de Maurice Savin était, comme est la cape au bras du toréador, l'instrument de la parade et de l'esquive, c'est-à-dire d'une exhibition. La mise à mort dans cet autre rituel n'immolait qu'une sottise taurine ou grenouillante. Le rire dissipait l'approbation, et l'on respirait la liberté. Le risque était sans doute de n'être pas pris au sérieux, comme il apparut dans les classes de Khâgne lorsque le sérieux s'y fit théorisant et tyrannique. Je n'ai connu Maurice Savin dans sa classe qu'au temps où l'on se déplaçait pour venir l'entendre.

L'ami ne retenait rien du prestige du professeur. Son art d'instruire consistait alors à vous écouter, sans jamais prétendre vous avoir compris, mais plutôt en se confiant à ce que chacun exprime de soi par soi. Il ne pourchassait ni la contradiction ni la confusion, il la laissait prendre forme. Cette patience est rare. Il se tenait à distance de tout ce qui prétend redresser. Il se fit de plus en plus un regard de peintre, et choisit enfin, par-delà cet art d'écrire qu'il avait conduit si loin et avec tant (d'autres diront : trop) de conscience de soi, le silence des couleurs.

Les pages de souvenirs ici rassemblées sont extraites d'un journal que Maurice Savin tenait au temps où l'écriture lui était un exercice quotidien. Journal jusqu'ici détourné de tout public, sans écran mais non sans ruses.

Robert Bourgne
14 octobre 2004


(1er novembre 1951)

"Au Père Lachaise, sur la tombe d'Alain. Chrysanthèmes ; vent et froid de novembre ; feuillages adorables. On ne pense pas grand chose devant une tombe. C'est l'homme des derniers jours, et d'après le dernier jour, que l'imagination retrouve. Heureusement l'imagination n'est pas assez forte pour inventer plus loin, et même ces souvenirs s'estompent. Le chagrin n'a pas besoin de cette pierre tombale. N'importe où je puis songer au vieil ami et m'entretenir de mes regrets. Sa chambre m'est bien plus émouvante que sa tombe. Surtout la petite table devant la fenêtre. Durant des années je l'ai vu lire et travailler là. Son regard remontait de son livre pour interroger le visage du visiteur. Et c'était toujours un mot d'affectueux accueil, quand j'arrivais ; toujours un geste de la main, où il y avait de l'enjouement et de la grâce. J'avais droit au plus beau sourire. N'étais-je pas le comédien disciple ? Il était entendu que le théâtre était tout pour moi, que je devais tout ramener à ce centre. J'étais comme un chef de troupe, quoique sans troupe et sans scène. Mais qu'importait ? Sur ce vide d'expérience, j'étais prié de philosopher. C'est ainsi que nous avons rêvé ensemble une Dramaturgie, comme il disait, que je crois fort que je n'écrirai point. Je tâchais de promener le grand vieillard immobile parmi les théâtres d'hier et d'avant-hier. Et lui parlait du Mounet de ses vingt ans comme s'il l'avait admiré la veille. Shakespeare, les Grecs, les Français, tout était bon. On ne se lassait pas de notre sujet favori. Souvent je contais en mime, et l'on réveillait ensemble le sublime. Cela faisait comme de grands éclairs de joie sur le beau visage. Qu'ai-je à dire à la pierre et à ce que cache la pierre ? Je ne crois point que lui me regarde. C'est à nous que je porte ces fleurs. Tant que je suis là, ce nous que nous formions, que nous prononcions, je puis encore le dire. Il m'a délégué pour regarder ces fleurs que j'offre, puisqu'il ne peut les regarder. Et je les pose là, sur sa pierre, en mémoire de nous. Quelle étrange visite que celle du cimetière ! Je m'y confirme dans son absence, non dans sa présence. Je vais m'y redire clairement qu'il est mort et que voici son nom et les dates. J'y viens comprendre que je suis seul maintenant à faire vivre notre amitié, car lui, vraiment, ne peut plus rien pour elle. Les morts ne sont d'aucun secours. Ils sont absolument faibles. À nous de tout prendre à notre charge, eux et nous. Ce n'est plus aller à Alain, comme j'y allais à chaque semaine. C'est aller savoir que je n'irai plus. La visite aux Morts est le contraire d'une visite. On le voit bien sur la figure de celui qui revient. Il ne rapporte que ce qu'il s'est dit, et sa détresse ou son courage."