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Un Propos "Inédit" d'Alain

Ce Propos, reproduit ici et dans le récent volume Platon publié dans la collection Champs (Flammarion), avec l'aimable autorisation de Pierre Zachary et de l'Institut Alain, est "inédit" en ce sens que depuis sa parution dans la revue Libres Propos, il n'a jamais été repris dans aucun recueil thématique, et n'a jamais, à notre connaissance, fait l'objet d'une publication, d'une référence ou d'une citation même partielle.

"Libres propos", Nouvelle série, 2e année, n°12, 20/12/1928.

Calliclès suit les funérailles de l'homme qui n'a point trahi. Que fait là Calliclès ? Mais où serait cette ombre diligente, sinon en ces lieux et en ces cortèges où l'on soupçonne qu'il ya des hommes lassés de vertu ? " Etrange folie, se disait-il, les jeux étant comme ils sont, tout étalés, et les chances bien claires, que des hommes qui ne sont point sots misent encore sur ce triste tableau de la justice, où l'on ne gagne jamais. Et pourtant, jamais le passage d'un jeu à l'autre ne fut mieux ménagé. Pouvoir a rentré ses griffes. Il ne s'agit plus de ces partis violents, comme autrefois, ni d'Archelaüs, le fameux tyran, ni du taureau de Phalaris. Le pouvoir se nomme justice et plaide, ma foi, très bien. Ce n'est plus au fil de l'épée, et par-dessus les cadavres, que l'on conquiert les louanges des lettrés, la rumeur agréable des riches et le sourire des femmes bien parées.

Il suffit d'un tour adroit de plume ou de parole, d'un brin d'élégance, d'un geste de main qui défait la pensée, d'un petit salut à la raison d'Etat ; d'un sentiment à ces Messieurs prêtres, ou d'un peu de cordialité à ces Messieurs moines, qui sont de bons vivants. Cette frontière, qui sépare justice et puissance, on la passe sans la voir, on la passe en dormant, comme dans les trains de luxe. Il ne manque point d'actifs valets, Scapins et Mascarilles, qui s'occupent des bagages et de tout. Vous vous trouvez déporté au pays élégant même avant d'avoir payé le passage. Et nous avons ce raffinement de donner le pouvoir avant qu'on le mérite, de le donner afin qu'on le mérite. Il faut crier et faire le méchant si l'on veut rester du côté des pauvres. Or, celui qui a lu, qui a appris, qui a médité et mesuré, est-il quelque chose qui lui soit plus pénible que ce ton de populace ? La route étant ainsi aplanie et doucement inclinée, se peut-il qu'ils ne s'y laissent pas aller tous, oui tous ceux qui savent; qui parlent, qui écrivent, qui conseillent ? "

Ainsi parlait Calliclès à lui-même, essayant de deviner, en tous ces hommes vêtus sans élégance, marqués de travail et de souci, les lourdes valeurs, et aussi les ambitions qui leur donneraient des ailes ; mais cette ombre, si habile à se glisser, à pénétrer, ne trouvait guère que cet autre pouvoir qui refuse pouvoir, une gloire retirée et contente, enfin l'esprit nu, pauvre, invincible. Il ne put se défendre de s'irriter, comme il faisait aux entretiens de Socrate.

" Il faudra, se dit-il, que nous soyons plus attentifs encore à punir. Car on dirait que nos académiciens dorment et que nos critiques ne savent plus mordre. Plus que jamais, donc, prouver que l'historien ne sait pas l'histoire, que l'économiste ignore les premiers éléments, que l'helléniste en est tout juste à l'alphabet, que l'écrivain fait des fautes de grammaire, que le romancier est un plagiaire et le politique un niais, tant que l'historien, l'économiste, l'écrivain et le politique n'auront pas fait ce salut un peu bas dont on ne se relève point. A l'esprit, blessures d'esprit. Et l'on verra bien s'ils se consolent, réduits à leurs amis ignorants et rudes, forgerons, terrassiers, manœuvres, hommes sans nuances et qui ne savent point louer ".

A ce moment parut, visible seulement à l'ombre de Calliclès, l'ombre de Socrate. Cet ancêtre de la raison punie, cet ami de la vérité et de la justice avait quelques motifs d'être là. Toutes les fois qü'un homme se consulte lui-même et se croit lui-même, méprisant honneurs, richesse et puissance, Socrate est assis à ses côtés. Mais cette fois l'ombre au nez camus voltigeait ici et là, heureuse et fraternelle. Et, ne jugeant pas utile de discuter maintenant, elle dit seulement à l'oreille du puissant sophiste : " Il y a des choses, Calliclès, que tu ne comprendras jamais ".

Alain