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François Foulatier - Le roman cosmogonique

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ÉPILOGUE

AUX ORIGINES DU LANGAGE

LA PARENTÉ ET LE COMMERCE - ECHANGE, PARENTE, LANGAGE - L'INSTITUTION DU CORPS

LA PARENTÉ ET LE COMMERCE

On aimerait, pour conclure, apporter de nouvelles lumières sur les origines de la famille, de la propriété, de l'Etat, du langage et de la conscience, qui sont autant de têtes de chapitre dans les recherches sur l'origine de l'homme. Mais les formes sociales et les formes linguistiques ne laissent de traces consistantes que lorsque l'architecture et l'écriture sont suffisamment développées, aussi pourrait-on craindre que, par la pénurie des archives, nous soyons réduits aux seules ressources de la dialectique. Toutefois nous avons vu que cette pénurie peut être la conséquence d'une insuffisance théorique qui empêche que l'on sache exactement où chercher et que chercher. Notre propos sera donc d'examiner si certaines leçons tirées des recherches sur l'origine de la vie peuvent être transposées dans le domaine que nous abordons maintenant et y introduire une réélaboration féconde de la problématique.

Parmi tous les récits relatifs à l'apparition des formes primitives de parenté, nous en retiendrons deux qui, par la distance qui les sépare, montrent l'étendue du champ ouvert aux hypothèses. Chacun d'eux répond à sa façon à la question de savoir comment se sont articulés l'un 'à l'autre, dans les groupes humains primitifs, le couple nucléaire (la femelle et sa progéniture) et le couple reproductif (un mâle et une ou plusieurs femelles) qui sont, en règle générale, disjoints dans la vie sociale des primates. « Des mâles adultes aux jeunes, on constate une sorte de coupure, une quasi-absence de liens positifs analogues à ceux qu'établissent les femelles » (S. Moscovici, La société contre nature, 1972, p. 239).

Le récit esquissé par E. Morin (Le paradigme perdu, la nature humaine, 1973) prend acte de l'importance croissante de la chasse dans la vie des hominiens primitifs et suggère qu'elle a occasionné l'établissement de liens positifs entre mâles adultes et jeunes mâles : « des liens personnels se créent durant la chasse entre jeunes et adultes et peut-être particulièrement entre le fils et l'époux de la même femme, ce qui ébaucherait psychologiquement la paternité, avant qu'elle soit reconnue sociologiquement et génitalement » (op. cit., p. 80). Cette paternité suppose donc, la précédant et la rendant possible, l'existence d'un couple reproducteur lié de façon durable par des relations personnelles qui ébaucheraient psychologiquement le mariage avant qu'il soit reconnu sociologiquement. Reprenant l'argumentation de C. F. Hockett et R. Asher (The human revolution, Current Anthropology, 5, 1964), E. Morin accorde un rôle déterminant à la capacité de copuler face à face (résultant de la verticalisation des hominiens) qui permet une meilleure reconnaissance du partenaire et l'établissement d'un lien plus puissant et durable, parce que la femme, tenant l'homme dans ses bras, serré contre son sein à l'instar d'un enfant, peut transférer sur lui son attachement maternel. « Ainsi, sensualité, érotisme, tendresse pourront se coaguler, se combiner, et leur synthèse sublime sera l'amour. Ainsi, un tissu serré de liens et d'attractions va pouvoir constituer la base psycho-affective du couple, tandis que par ailleurs, il trouvera sa base sociale dans le mariage » (E. Morin, op. cit., p. 172). En somme, l'amour serait le fondement originaire de la famille en étant à la fois l'ébauche psychologique qui précède le mariage socialement institué et la condition d'apparition de cette paternité psychologique qui serait elle-même l'ébauche des formes sociales de la parenté. L'hypothèse plus générale qui est ainsi suggérée, c'est que les institutions telles que mariage et paternité ont été précédées par des relations personnelles d'ordre psycho-affectif dont elles sont, après-coup, la reconnaissance sociale.

Le récit de Trân Duc Thao (Recherches sur l'origine du langage et de la conscience, 1977) se présente très différemment. Il reprend intégralement les prémisses de Engels concernant la jalousie animale et la nécessité de la dépasser pour que s'opère le passage de la famille animale à la horde, forme primitive de la société humaine. « Le vertébré supérieur ne connaît, pour autant que nous le sachions, que deux formes de famille : la polygamie ou l'appariement unique ; ces deux formes ne permettent qu'un seul mâle adulte, un seul époux. La jalousie du mâle, à la fois lien et limite de la famille, oppose la famille animale à la horde [ ...] la tolérance réciproque entre mâles adultes, l'affranchissement de toute jalousie étaient les conditions premières pour la formation de ces groupes plus vastes et durables, au sein desquels pouvait seule s'accomplir la métamorphose de l'animal en homme » (F. Engels, L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, 1884, p. 43 éd. 1972). S'opposant à « l'individualisme zoologique », la première règle sociale est celle qui interdit à tout individu mâle d'accaparer une ou plusieurs femelles et qui fonde la « commune primitive ». Or cette règle n'a pas pu s'instaurer spontanément. Selon Trân Duc Thao, c'est « la tragédie biologique de la femme » qui fut le déclencheur : la bipédie se traduit en effet, chez Homo habilis, par une restructuration du bassin et, particulièrement, par un resserrement du détroit inférieur entraînant une augmentation considérable de la mortalité, tant des mères que des enfants, quand les accouchements se font à terme ; les prématurés, dont la naissance présente moins de risque, bénéficient alors d'un avantage sélectif important. Il en résulte à la fois la foetalisation de l'enfant humain et une relative pénurie de femmes, due à la mortalité en couches tant que la naissance prématurée n'est pas devenue la règle générale. Parmi les mâles adultes, s'opère donc une distinction entre les « maîtres », qui possèdent une femme, et les célibataires. Entre alors en jeu le développement de la chasse : les enfants humains foetalisés sont à charge très longtemps et, immobilisant les femmes, ils interdisent leur participation à la chasse ; d'où l'apparition d'une division du travail : un groupe constitué exclusivement de mâles quitte le camp de base pour chasser, tandis qu'y demeurent les femmes et les enfants qui se livrent à la cueillette, protégés par quelques mâles. Comme les chasseurs sont nécessairement les mâles les plus entreprenants, donc des « maîtres », ceux qui restent au camp ne peuvent être que des célibataires. Ceux-ci trouvent avantage à établir entre eux la règle de la communauté totale des femmes, du moins tant que les « maîtres » sont absents ; ils sont en cela approuvés par les femmes pour lesquelles la nouvelle règle introduit un début de libération. En outre, ces mêmes célibataires, bénéficiant des loisirs les plus importants, se consacrent au perfectionnement de l'outillage et constituent ainsi la force productrice porteuse de progrès dans la société hominienne. Appuyés par les femmes, ils vont imposer aux « maîtres » la règle communautaire et instaurer la « commune primitive ». « Quand, à la fin du développement habilien, les célibataires ont commencé à employer leurs loisirs à fignoler leurs instruments, notamment le proto-biface, et devinrent ainsi les représentants des nouvelles forces productrices de l'outil, leur lutte contre les maîtres prenait un sens authentiquement révolutionnaire, puisqu'elle tendait maintenant à libérer le travail producteur de la loi zoologique du plus fort, par l'établissement de nouveaux rapports, effectivement sociaux, de production » (Trân Duc Thao, op. cit., p. 289). L'hypothèse qui est ici mise en oeuvre explicitement, c'est que fonctionne dès l'origine « la loi de correspondance nécessaire entre les forces productrices et les rapports de production » (Ibid., p. 285), loi fondamentale du développement de toute société humaine. C'est ainsi qu'ultérieurement l'usage du feu et le progrès du petit outillage spécialisé sur éclats feront surgir une « industrie ménagère » (Ibid., p. 259) et que la famille appariée, permettant pour la première fois de différencier les pères, les mères et les fils, se présentera comme le nouveau rapport social correspondant à ce changement des forces productrices.

Ce qui fait la faiblesse de ce récit, c'est que l'hypothèse de la « jalousie animale » ne peut être défendue, du moins si l'on considère les primates. L'appariement unique est extrêmement rare : on n'en trouve l'exemple, parmi les singes anthropomorphes, que chez le gibbon qui, en sa qualité de brachiateur adapté à la forêt, est difficilement comparable à Homo habilis. La polygamie, nous l'avons vu, peut être observée chez les hamadryas où elle est la forme limite d'un type d'organisation, propre aux babouins de savane, caractérisé par l'existence d'un harem que domine un groupe plus ou moins important de mâles liés entre eux par un système de relations hiérarchiques, organisation qui implique effectivement l'existence marginale d'un groupe de célibataires mâles. Rappelons toutefois que, si ces babouins ont en commun avec Homo habilis leur adaptation à la savane, ils en sont relativement éloignés par leur morphologie et, entre autres, par leur quadrupédie. Chez les chimpanzés qui, parmi les animaux actuels, sont taxinomiquement les plus proches des hominiens primitifs, tout en étant adaptés à un milieu différent, le couple reproducteur est purement occasionnel, tandis que le couple nucléaire présente une grande stabilité qui se manifeste dans des relations entre mère et fils, mère et fille, frère et soeur, dont la permanence contraste avec l'instabilité des relations entre mâle et femelle.

L'organisation sociale des babouins adaptés à la savane a un point commun avec celles de chimpanzés : les relations entre mères et jeunes y sont durables et fortement individualisées, tandis que les relations entre mâles et femelles sont très diffuses. « The bond between males and females is not an individual bond but a more diffused generalized one that does not lead to the permanent pairing of a single baboon male and a single or several females » (P. E. Simonds, The social Primates, 1974, p. 226). Rien ne permet de penser qu'il en fut différemment chez les hominiens primitifs, du moins à l'origine. C'est sur cette base qu'est construite l'argumentation de S. Moscovici (op. cit., 1972, p. 239-244) qui constitue moins l'ébauche d'un récit que la mise en place d'une problématique : étant admis que la chasse est devenue très tôt une source importante de nourriture pour les hominiens primitifs et qu'il ne pouvait s'agir que d'une chasse collective, puisque Homo habilis n'avait pas une morphologie de prédateur, il était nécessaire pour les mâles de renouveler le sous-groupe des chasseurs à mesure qu'il était décimé par la vieillesse ou la mort et, pour cela, de recruter parmi les jeunes mâles. Et c'est pour concurrencer le lien privilégié de la mère à ses fils que le mâle s'est immiscé dans le couple nucléaire afin de prendre autorité sur les jeunes, et d'abord sur les jeunes mâles, en intervenant dans leur éducation au moins à part égale avec la mère. Secondairement il a pu en résulter une stabilisation du couple reproducteur.

Dans le cadre de cette problématique, nous pouvons admettre qu'une enfance plus longue que celle des autres primates n'a pu que renforcer, chez Homo habilis, le caractère individuel et permanent de la relation entre la mère et ses enfants. Mais il n'est pas nécessaire de supposer que la relation entre mâle et femelle et la relation entre mâle adulte et jeune mâle aient pris si précocement les formes hautement individualisées du mariage monogamique et de la paternité. Pour que, conformément à la thèse soutenue par E. Morin, la copulation face à face ait pu créer un lien psycho-affectif durable entre les partenaires sexuels, il faudrait admettre que le coït des hominiens n'ait pas été ce coït occasionnel, rapide et quelque peu désinvolte que l'on observe chez les singes anthropoïdes, mais un coït prolongé et plusieurs fois répété par les mêmes partenaires ; or un tel comportement est plus vraisemblablement un effet du développement institutionnel et culturel que l'une de ses causes originelles. Quant au recrutement des jeunes mâles par le groupe des chasseurs, il n'était pas nécessaire qu'il passât par l'établissement de relations individuelles, puisqu'il pouvait aussi bien s'opérer sous la forme de l'intégration périodique de tout un groupe d'âge englobant tous les jeunes mâles parvenus à la maturité sexuelle dans une même période, donc sous la forme d'un recrutement collectif qui pourrait être à l'origine des rites d'initiation encore observables de nos jours.

A première vue, la pratique de la chasse collective semble cristalliser et organiser en un système cohérent l'ensemble des différences qui séparent radicalement la lignée des Hominiens de celle des Australopithèques ; mais, à y regarder de plus près, on voit que l'organisateur du système ne peut pas être la chasse, activité réservée au seul sous-groupe des chasseurs, mais un élément plus général, qui articule la chasse et la cueillette et opère une régulation de la division du travail dans la société primitive. Or ce qui est le plus original, dans cette société, ce n'est pas la chasse, ni même l'exploitation de deux sources de nourriture, c'est que la consommation est différée : chasseurs et cueilleurs rapportent proies et récoltes à un camp de base où elles sont partagées. Ainsi se précise l'image d'une société hominienne primitive dont le temps social est rythmé alternativement par la séparation des chasseurs et des cueilleurs pour la quête de nourriture et par leur regroupement pour le repas en commun que l'on est ainsi tenté de considérer comme la première institution humaine.

Cette société a pu présenter des analogies avec les autres sociétés de primates adaptés à la savane ; en particulier, on peut supposer que le sous-groupe des mâles adultes était très attentif à assurer son monopole sur le sous-groupe des femelles en maintenant les filles sous sa tutelle au moment où elles atteignaient la puberté. Mais le développement de la chasse, avec la division du travail qui en résulte, confère aux jeunes mâles une valeur qu'ils n'ont dans aucune autre société de primates. « Dès l'instant où chaque sexe détient des facultés particulières et règne sur son champ d'action spécifique, la progéniture mâle devient un enjeu de taille » (S. Moscovici, op. cit., p. 320). Dès lors, entre les deux sous-groupes des mâles adultes et des mères, il y a deux enjeux : la progéniture mâle et la progéniture femelle, la première parce qu'elle assure la relève des compagnons de chasse, la seconde parce qu'elle assure la relève des partenaires sexuelles. Ainsi se trouvent définis les éléments d'un fonctionnement social : un espace social fondé sur l'opposition entre un milieu extérieur (lieu de la séparation des chasseurs qui vont au loin et des cueilleurs qui s'éloignent peu) et un milieu interne (le camp de base, lieu de regroupement) ; un temps social rythmé par l'alternance de la séparation et du regroupement des chasseurs et des cueilleurs ; différentes possibilités d'échange, de partage ou de prédation entre le groupe hominien et le milieu extérieur ou entre les sous-groupes ; enfin une institution assez nettement attestée par les archives fossiles : le repas en commun. Maintenant on peut concevoir bien des combinaisons possibles de ces différents éléments, entre lesquelles il serait difficile de décider quelle ou quelles ont été effectivement réalisées par Homo habilis.

L'objet de notre recherche est à multiples facettes, c'est ce qui condamne à l'échec toute étude qui l'aborde sous un seul angle - celui des relations psycho-affectives entre individus, par exemple - ou même sous deux angles complémentaires à la fois - celui du développement des forces productrices et celui des rapports de production correspondants, par exemple. Nous nous en rendons mieux compte encore lorsque, conformément aux règles méthodologiques dégagées plus haut, nous privilégions le moment analytique de la recherche et tentons, à partir de formes sociales historiquement attestées, de dégager et d'interpréter les indices contenus en elles qui se réfèrent à des formes antérieures, prenant ainsi le temps à rebours pour remonter le plus loin possible dans le passé. « Nous serons fondés à admettre le caractère primitif de certains usages : 1° lorsque des survivances seront caractérisées à la fois par le milieu campagnard et par l'aspect indifférencié de la société qui y joue ; 2° lorsque des pratiques qui appartiennent à un stade postérieur impliquent des gestes et des représentations qui ne se comprennent pas directement à ce stade, mais supposent un fonds plus ancien » (L. Gernet, Anthropologie de la Grèce antique, 1968, p. 21, note 2). En suivant cette démarche analytique, L. Gernet met au jour une forme primitive de fête que les usages les plus anciennement connus de la Grèce suggèrent en même temps qu'ils l'interdisent et la refoulent dans un passé sans âge.

Nous sommes dans un monde paysan où des groupes de dimension modeste, les dèmes, sont fixés sédentairement dans des villages. Ils ne sont pas isolés mais articulés en des systèmes de dèmes. A date fixe, vraisemblablement lorsque les récoltes sont rentrées, ils se réunissent pour une fête commune en pleine campagne, en un lieu de ralliement, marqué par certaine particularité topologique (bois, source, lac, rivière), qui a valeur de lieu sacré. La fête comporte des jeux athlétiques et guerriers qui célèbrent symboliquement l'opposition et le rapprochement des dèmes et évoquent peut-être un fond de relations plus belliqueuses sur lequel la fête se détache comme une conquête pacifique ; elle comporte un repas pris en commun, à l'approvisionnement duquel chaque dème a contribué de façon spécifique ; elle comporte enfin l'union sexuelle des jeunes gens, sous forme d'une liturgie collective à la faveur de laquelle les dèmes procèdent à un échange de jeunes filles nubiles. Il est impossible de préciser l'époque à laquelle de telles fêtes étaient en usage ; c'était « bien avant qu'on parlât grec en Grèce » (ibid., p. 45, note 135). Nous devinons, à travers les fragments qui en restent, l'image d'une société rurale néolithique dans laquelle le mariage existait sous la forme d'une relation collective d'échange entre deux groupes ou plus.

Nous discernons aussi certaines modalités du processus de complexification sociale. Dans un premier temps, le système des dèmes ruraux témoigne de la transformation de l'usage primitif du partage de nourriture - pratiqué, à l'origine, à l'intérieur du groupe, pour en assurer la cohésion et renforcer un lien d'appartenance exclusive - en une pratique de rapprochement pacifique entre des groupes voisins. Puis la cité attique a, dans un second temps, intégré les anciens dèmes ruraux et transformé les règles d'union exogamique entre les dèmes, qui codifiaient auparavant les relations extérieures entre des groupes différents, en un régime matrimonial fonctionnant à l'intérieur du nouveau groupe social. On peut ainsi concevoir la transformation des femmes en épouses selon un processus analogue à celui de la transformation des choses en marchandises, sans que cela implique pour autant que ces deux transformations aient été contemporaines. « L'échange des marchandises commence là où les communautés finissent, à leurs points de contact avec des communautés étrangères ou avec des membres de ces dernières communautés. Dès que les choses sont une fois devenues des marchandises dans la vie commune avec l'étranger, elles le deviennent également par contrecoup dans la vie commune intérieure » (K. Marx, Le Capital, Livre 1, p. 79, éd. 1969). Il semble que le processus de différenciation sociale passe alternativement par la transformation de pratiques intra-groupe en modes de relation intergroupes et par la transformation inverse de modes de relation inter groupes en pratiques intra-groupes, et nous y verrions volontiers un exemple des opérations de projection et d'introjection dont nous avons ébauché plus haut la définition. Il n'est pas interdit de penser que le processus de différenciation psychique des individus dans les groupes ait pu suivre une voie analogue. Du moins est-il moins hasardeux d'inférer l'organisation psychique des individus à partir de ce que nous pouvons deviner des formations institutionnelles et de leur évolution que de fonder ces dernières sur un hypothétique psychisme primitif où nous mettons inévitablement beaucoup du nôtre.

Le laps de temps qui sépare la société rurale néolithique de la société semi-nomade des chasseurs-cueilleurs primitifs est d'une dimension considérable, cependant une certaine convergence des indices fournis par la biologie et par l'anthropologie permet d'esquisser les grandes lignes d'un processus d'évolution sociale. Les Hominidés étaient vraisemblablement dispersés dans des isolats géographiques permettant la prolifération de populations assez profondément différenciées, ce phénomène ne disparaissant qu'avec l'arrivée d'Homo sapiens qui, après extinction des autres, demeure le seul représentant du genre Homo. « L'Homme fossile était constitué de nombreux groupes familiaux localisés et de petites bandes isolées par nombre de barrières géographiques et écologiques. Il n'y avait probablement que très peu de mélange entre des bandes voisines et les différenciations locales devaient être importantes. On peut assurer que les populations allopatriques des premiers Hominidés étaient plus distinctes l'une de l'autre que ne le sont les races de l'Homme moderne. Cela ne signifie pas qu'elles aient nécessairement atteint le niveau de l'espèce » (E. Mayr, Populations, espèces et évolution, 1974, p. 432). Mais, pour disposer d'un pool génétique garantissant la variabilité indispensable à leur adaptation, ces populations avaient nécessairement une dimension supérieure à celle d'un seul groupe. Cela implique que la consanguinité, qui dut être forte à l'origine - surtout si l'on admet l'hypothèse d'une spéciation rapide par remaniement chromosomique - ait été contrebalancée par des pratiques permettant une relative panmixie à l'intérieur d'une population intégrant plusieurs groupes : la pratique dominante de l'endogamie devait être contrebalancée par des échanges occasionnels qui, dans ces sociétés où les mâles étaient des chasseurs, ont pu prendre la forme du rapt par lequel un groupe souffrant d'une pénurie de femmes en prélevait de gré ou de force sur un groupe mieux pourvu. Dans cette hypothèse, ce que révèle la fête célébrée en commun par les dèmes campagnards, c'est la substitution d'une relation de commerce à une relation d'agression encore évoquée par les affrontements athlétiques qui préludent au mariage collectif. « Dans tout le cours du temps, l'agression apparaît comme une technique fondamentalement liée à l'acquisition et chez le primitif son rôle de départ est dans la chasse où l'agression et l'acquisition alimentaire se confondent. Au passage dans les sociétés agricoles cette tendance élémentaire subit une apparente distorsion du fait que le dispositif social s'est considérablement infléchi par rapport au déroulement biologique de l'évolution humaine » (A. Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, Technique et langage, 1964, p. 236-237). Cette substitution a pu être à la fois rendue nécessaire et facilitée par le passage à une économie agricole et à une sédentarisation qui induisent une modification des formes de relation entre voisins, y compris des formes d'agression et de guerre. « Au vrai, une notion est impliquée dans la pratique des fêtes paysannes, dans les relations d'individus et de groupes qu'on y aperçoit, dans les échanges que réalise la consommation collective, dans la communion des mariages et dans la communion avec les morts. C'est la notion de commerce ; mais, tout ensemble avec une simplicité et une richesse qui sont bien faites pour déconcerter une pensée analytique » (L. Gernet, op. cit., p. 53). Or, comme le souligne L. Gernet (Ibid., p. 22, note 2), cette forme de commerce est antérieure à la pratique du potlatch qui suppose des chefferies : la forme d'échange qui y est à l'oeuvre doit donc être plus profondément différente de celle que nous connaissons aujourd'hui (fondée sur l'équivalence quantitative) que ne l'est la forme (potlatch) des « prestations totales de type agonistique » décrite par Marcel Mauss.

La difficulté est double. Il s'agit, en premier lieu, d'étudier dans sa totalité un objet à facettes multiples qui ne peut, de toute façon, être abordé de tous les côtés à la fois. Le commerce évoqué par L. Gernet met en relation l'homme et le milieu sur lequel il prélève sa nourriture, les vivants et les morts, les hommes et les femmes, au moins dans deux ordres de dimension différents : celui de l'échange entre membres d'un même dème et celui de l'échange entre dèmes différents. Il en résulte une multiplicité des référentiels possibles, parmi lesquels il faut choisir celui ou ceux à partir desquels l'accès à la connaissance de l'objet sera le plus ouvert. Il importe, en second lieu, de se garder de projeter dans ce commerce originel les formes d'échange qui nous sont familières, et sans doute est-ce là la difficulté la plus grande, car, une fois écartés comme trop récents l'échange fondé sur l'équivalence quantitative et l'échange agonistique de type potlatch, il nous reste, dessinée en creux par cette double élimination, une forme vide à laquelle il est difficile de donner un contenu simplement vraisemblable.

ÉCHANGE, PARENTÉ, LANGAGE


A plusieurs reprises, dans les recherches sur l'origine de la vie, nous avons considéré que la forme minimale pouvait fournir une bonne approximation de la forme primitive. Or nous disposons, dans les recherches sur la parenté, d'une définition de la forme minimale. « Cette structure repose [...] sur quatre termes (frère, soeur, père, fils) unis entre eux par deux couples d'oppositions corrélatives, et tels que, dans chacune des deux générations en cause, il existe toujours une relation positive et une relation négative [...] cette structure est la plus simple qu'on puisse concevoir et qui puisse exister » (C. Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, 1958, p. 56). Si la forme primitive de la parenté répondait aux exigences structurales ainsi définies, nos analyses précédentes nous font penser qu'elle est apparue pour la première fois au contact de deux groupes établissant une relation de commerce. Si deux groupes de chasseurs-cueilleurs échangeaient leur progéniture femelle, la progéniture mâle engendrée à la génération suivante devenait un enjeu entre les chasseurs des deux groupes. Dès lors sont définis les quatre types de relation (consanguinité, alliance, filiation, avunculat) qui entrent nécessairement dans la structure élémentaire : une relation entre jeunes hommes et jeunes femmes nés et élevés dans un même groupe ; une relation entre les jeunes hommes d'un groupe et les jeunes femmes cédées par l'autre groupe ; une relation entre les hommes d'un groupe et la progéniture mâle des femmes qu'ils ont reçues de l'autre groupe ; une relation entre les hommes d'un groupe et la progéniture mâle des femmes qu'ils ont cédées à l'autre groupe. Et il faut que ces relations s'organisent en un système tel que l'ensemble des échanges entre les deux groupes soit équilibré.

Deux remarques doivent être faites. En premier lieu : les quatre termes (frère, soeur, père, fils) ne désignent pas obligatoirement des individus et, si nous nous gardons d'attribuer aux hominiens primitifs le degré d'individuation de l'homme moderne, la question reste posée de savoir quelle était la dimension des partenaires sociaux qui, dans la forme primitive de parenté, occupaient les positions désignées par ces quatre termes. En second lieu ; la forme de l'échange dont nous supposons l'existence entre deux groupes primitifs n'est, pour le moment, pas définie. Ces deux réserves étant faites, nous pouvons adopter le postulat fondamental de l'Anthropologie structurale : « Postulons donc qu'il existe une correspondance formelle entre la structure de la langue et celle du système de parenté » (Ibid., p. 71-72). Il nous permettra d'instaurer une relation d'éclairement réciproque entre trois recherches : une recherche fondamentale sur la forme primitive de l'échange et deux autres, corrélatives, sur celle de la parenté et celle du langage.

Dans la troisième de ces recherches, l'anatomie comparée fait apparaître une différence significative entre l'appareil supralaryngé de l'homme et celui de tous les primates non-humains. « Non-human primates have supralaryngeal vocal tracts in which the larynx exits directly into the oral cavity [...] In the adult humain the larynx exits into the pharynx. The only function for which the adult human supralaryngeal vocal tract appears to be better adapted is speech production » (P. Lieberman, On the évolution of language : A unified view, Cognition, 1973, 2, (1), p. 62). Cette particularité entraîne un désavantage fonctionnel puisqu'elle diminue la capacité respiratoire et accroît les risques d'asphyxie. Le seul avantage qu'elle apporte est la possibilité de produire les trois sons (i), (a) et (u) constituant le triangle vocalique qui est la base de tout langage humain. Or les propriétés sonores de l'appareil supralaryngé dépendent de sa forme et de ses proportions. Si bien qu'il est possible de construire, par simulation au moyen d'un ordinateur, différents modèles de cet appareil et de tester l'éventail maximum des performances de chaque modèle. Une telle investigation fait apparaître que le chimpanzé et le nouveau-né humain ont un appareil vocal dont les performances sont inférieures à celles de l'homme adulte. « Note that chimpanzee and newborn human utterances only cover a small portion of the adult human "vowel space". In other words, the chimpanzee and newborn vocal tracts according to this modelling technique inherently do not appear to be able to produce vowel like (a), (i) and (u) » (Ibid., p. 72). On en conclut que le dispositif anatomique qui permet le langage n'est pas primitif et que Homo habilis possédait un appareil supralaryngé plus proche de celui du chimpanzé ou du nouveau-né humain que de celui de l'homme moderne adulte. Et de fait, la technique de modélisation, appliquée aux formes hominiennes fossiles, semblerait démontrer que l'appareil vocal de type humain n'est apparu que chez les Néanderthaliens et seulement chez un petit nombre des formes fossiles regroupées sous cette appellation (Ibid., p. 83). Mais il est évident que cette reconstitution est très hypothétique, et d'autres chercheurs (J. T. Laitman, R. C. Heimbruch, E. S. Crelin, The basicranium of fossil hominids as an indicator of their upper respiratory system, American Journal of Physical Anthropology, 1979, 51 ; J. Wind, Langage articulé chez les Néanderthaliens ?, in Les processus de l'hominisation, 1981), par des techniques analogues, parviennent à des conclusions plus optimistes concernant les performances vocales des Néanderthaliens. Notons encore que les simulations s'appuient sur une position hypothétique du larynx et de l'os hyoïde dont il ne reste aucune trace dans les fossiles néanderthaliens, et que l'ensemble constitué par le pharyngo-larynx et les résonateurs supralaryngés forme un tout fonctionnel dont on ne pourrait reconstituer la structure qu'en tenant compte de tous les indices fournis par la forme de la mandibule et par les insertions des muscles pharyngés sur la base du massif cranio-facial (cf. A. Delmas, Apparition du langage ou avènement du langage, in Les processus de l'hominisation, 1981).

Deux hypothèses peuvent cependant être retenues. En premier lieu, on peut supposer que l'évolution du langage n'a pas suivi une ligne unique et que, suivant les populations, la prépondérance du langage vocal a mis plus ou moins de temps à s'affirmer. En second lieu, on est amené à considérer que le langage vocal n'est pas primitif et que son apparition a été précédée et préparée par l'élaboration d'un langage moins spécialisé, plus syncrétique, dans lequel ont pu se transférer des formes d'automatisation du comportement et des capacités cognitives développées dans d'autres activités telles que la chasse et la fabrication d'outils.

La modification du crâne en corrélation avec la bipédie ayant affecté en premier lieu la région temporale, on peut supposer que très tôt ont pu se développer les aires corticales qui, au pied du sillon de Rolando, sont responsables de l'émission et de la réception du langage. « L'expansion préfrontale reste très incomplète jusqu'à l'homo sapiens mais la présence des aires d'association verbale et gestuelle est parfaitement concevable dès l'Australanthrope. A une station bipède et une main libre, donc à une boîte crânienne considérablement dégagée dans sa voûte moyenne, ne peut correspondre qu'un cerveau déjà équipé pour l'exercice de la parole et je crois qu'il faut considérer que la possibilité physique d'organiser les sons et les gestes existe dès le premier anthropien connu » (A. Leroi-Gourhan, op. cit., 1964, p. 127). La possibilité d'organiser les sons a d'abord été entravée par les médiocres performances de l'appareil vocal. La possibilité d'organiser les gestes a été, elle, beaucoup moins freinée dans son expression du fait que la main a atteint très précocement son degré actuel de perfection ; les outillages lithiques nous en donnent des témoignages palpables. La technique oldowayenne (Homo habilis) met en oeuvre un seul type de geste, une frappe à 90°, répétée plusieurs fois pour aménager un galet. La technique acheuléenne (Homo erectus) combine deux types de geste : la frappe perpendiculaire et la frappe tangentielle permettant de détacher un éclat qui sera, par aménagements secondaires, façonné conformément à un stéréotype. La technique levaloisienne des Néanderthaliens peut combiner ces deux types de geste dans six séries ou plus d'opérations rigoureusement enchaînées (Ibid., p. 133-145) ; comme elle consiste à travailler la pierre de manière à façonner un éclat qui ait une forme bien déterminée au moment où une dernière frappe tangentielle le détachera du noyau, la série des opérations doit nécessairement être guidée par une représentation très précise de la forme finale vers laquelle elle s'achemine. Ainsi, au moment où les néanderthaliens bénéficient d'un appareil vocal pleinement performant, ils ont déjà acquis, dans l'ordre de la combinatoire et de la représentation, les aptitudes qui leur permettront d'en tirer parti, et l'on pourrait assez bien comprendre comment convergent chez eux les différents courants évolutifs qui rendent compte de l'apparition d'un langage vocal articulé. Reste posée la question de savoir quelle forme de langage l'a précédé, forme primitive, correspondant à des aptitudes restreintes dans l'ordre de la combinatoire et de la représentation et à un appareil vocal aux performances médiocres.

Etablissant un parallélisme rigoureux entre l'apprentissage du langage chez l'enfant et son apparition chez les hominiens primitifs, Trân Duc Thao (op. cit., 1977, p. 14-18 et p. 92-110) considère le geste de l'indication comme la forme minimale du signe dont le développement ultérieur répondra à la nécessité pour le groupe des chasseurs de disposer d'un mode de guidage à distance de plus en plus précis pour coordonner une action collective dont la stratégie croît en complexité. Il faut, bien entendu, souligner les risques d'une telle démarche qui revient à considérer l'ontogenèse comme une récapitulation de la phylogenèse. Or la différence essentielle réside dans la présence autour de l'enfant, dès sa naissance, d'une langue utilisée par son entourage, au maniement et à la compréhension de laquelle il lui faut accéder. Des travaux récents (N. S. Condon et L. Sander, Neonote movement is synchronized with adult speech : interactional participation and language acquisition, Science, 1974, 183) ont démontré que des enfants âgés de douze heures synchronisaient leurs mouvements, au niveau microkinétique, avec la structure phonétique de la parole humaine - quelle que soit la langue - alors qu'ils ne la synchronisaient pas avec des bruits rythmés ou des sons vocaliques non articulés, ce qui signifie que l'enfant humain est capable, dès sa naissance, de discriminer dans son univers sonore ce qui est parole et ce qui ne l'est pas. Rien ne permet donc d'affirmer que les stades successifs de l'accession de l'enfant à un langage déjà constitué correspondent aux étapes du processus de la constitution du langage, des hominiens primitifs jusqu'à nous. Il peut être intéressant cependant de considérer un instant la petite enfance, dans la mesure où l'on peut y chercher la définition de l'état prélinguistique dans lequel doit se trouver un système de communication pour qu'un langage puisse commencer à y fonctionner. En d'autres termes, il nous semble moins important de chercher à savoir ce qui a pour la première fois fait fonction de signe que de définir les conditions de réception qui doivent exister dans un système pour que quelque chose puisse y faire fonction de signe. L'analyse des structures dissipatives, en particulier des cellules de convection, nous a montré que l'étude d'un processus d'information ne part pas d'une définition de l'événement qui se propage en s'amplifiant, mais de la description de l'état énergétique du système dans lequel cette propagation amplifiante est possible.

Le système qu'il nous faut ici décrire, c'est la dyade primitive (cf. R. A. Spitz, De la naissance à la parole, 1968) qui, prolongeant la communauté symbiotique mère-enfant de la période de grossesse, se présente comme un système visant à maintenir un équilibre homéostatique entre ses deux parties. Son fonctionnement est assuré par un mode de communication que nous appellerons transindividuel, parce que les flux qui lui servent de support traversent les individus d'une façon qui n'implique pas leur différenciation mais, au contraire, l'établissement de connexions entre des organes appartenant aux deux partenaires, connexions qui peuvent être aussi serrées, sinon plus, que celles qui unissent les organes d'un même individu. En première analyse, on peut centrer la description sur la tétée qui établit une connexion étroite entre la bouche de l'enfant et le sein de la mère et met en oeuvre une séquence automatique constituée par l'enchaînement des réflexes primaires de fouissement, de succion et de déglutition : « la cavité orale avec la langue, les lèvres, les joues, les voies nasales et le pharynx est la première surface à être utilisée dans la vie pour une exploration et une perception tactile » (Ibid., p. 49). Spitz a par ailleurs montré comment l'activité de trois autres organes sensoriels fonctionnels dès la naissance - la main, le labyrinthe et la peau - se coordonne avec celle de la cavité orale. Très tôt, en effet, les mouvements de la main se règlent, pendant la tétée, sur le rythme de la succion et le fait de soulever le nourrisson pour le placer en position d'allaitement déclenche une réponse de fouissement. Quant à la peau, il semble bien qu'elle soit un organe sensoriel d'une importance au moins égale à celle de la cavité orale : les travaux de H. F. Harlow (The nature of love, American Psychologist, 13, 1958) sur les macaques rhésus ont montré que le besoin de contact peau à peau avec la mère est plus fort que le besoin de nourriture. Et selon J. Bowlby (The nature of the child's de to his mother, lnternational Journal of Psycho-Analysis, 39, 1958), l'attachement de l'enfant à sa mère dépend, dans l'espèce humaine, de plusieurs facteurs parmi lesquels le réconfort dû au contact a au moins autant d'importance que la nourriture. En outre, le contact peau à peau est particulièrement propice à une transmission du rythme respiratoire et du tonus et, par conséquent, à une communication émotionnelle par contagion. « La peau est d'ailleurs le siège des sensations proprioceptives, dont Henri Wallon a souligné l'importance dans le développement du caractère et de la pensée : c'est un des organes régulateurs du tonus. [...] en même temps que la bouche et au moins autant qu'elle, (elle) est un lieu et un moyen primaire d'échange avec autrui » (D. Anzieu. Le moi-peau, Nouvelle revue de Psychanalyse, 9, 1974). Enfin, de nombreux travaux ont maintenant montré quel est le rôle de l'olfaction dans l'établissement du lien entre la mère et le nouveau-né, tandis que l'importance de la vision et de l'audition reste controversée. Mais on est loin, certainement, d'avoir fait l'inventaire exhaustif des différents canaux par lesquels peut passer la communication dans la dyade.

Trois observations de portée gérérale peuvent être faites concernant la communication transindividuelle. En premier lieu, cette communication met en oeuvre des réflexes primaires qui sont, pour une bonne part, génétiquement programmés ; elle est donc prélinguistique aussi en ce sens que les éléments qu'elle combine sont communs à tous les nouveau-nés de l'espèce humaine. En deuxième lieu, elle passe par de multiples canaux qui sont le plus souvent associés en faisceaux à l'intérieur de conduites globales dont les plus typiques sont la tétée et le bercement. En troisième lieu, il s'agit d'une communication par contact et les quelques éléments de communication à distance qui interviennent, comme le sourire et le cri, ont pour fonction de maintenir ou de rétablir le contact. Or l'accession au langage, c'est-à-dire le passage de la communication transindividuelle à la communication interindividuelle, suppose qu'un écart se creuse entre les deux parties de la dyade. « Le "non", objet de l'observation unanime, exprime bien cette distinction encore ambivalente de soi et d'autrui qui, au sens propre du mot, organise le comportement sémiotique [...] Le "non" instaure une distance, il crée la possibilité d'un espace » (M. Douriez-Pinol, Les fondements de la sémiotique spatiale chez l'enfant, Nouvelle revue de Psychanalyse, 9, 1974, p. 173). Avant d'être sanctionné par le « non », cet espace est d'abord celui que la mère alloue à l'enfant lorsque, cessant de s'adapter parfaitement et immédiatement à sa demande, elle commence à défaire l'illusion de leur union dans la dyade. Dans cet espace qui s'ouvre progressivement, l'enfant peut substituer à sa mère, quand elle vient à faire défaut, quelque chose qu'il ne perçoit plus comme partie intégrante de lui-même, mais pas encore comme une réalité extérieure : l'objet transitionnel. « Ce n'est pas l'objet, bien entendu, qui est transitionnel. L'objet représente la transition du petit enfant qui passe de l'état d'union avec la mère à l'état où il est en relation avec elle, en tant que quelque chose d'extérieur et de séparé » (D. W. Winnicott, Jeu et réalité, 1975, p. 26). Or, dans cette phase de transition, la bipartition de la dyade a pour corrélat nécessaire une bipartition à l'intérieur de l'enfant qui commence par construire sa relation avec l'autre comme une relation interne, sur le modèle des relations dans la dyade, et constitue « l'autre » comme une part de lui-même qu'il fait glisser progressivement au-dehors. Son propre « moi » s'affirme en se distinguant de « l'autre » et acquiert ainsi la capacité de se distinguer ultérieurement des autres, en tant qu'objets réels, extérieurs et séparés. « La distinction n'est pas comme un décalque abstrait des rapports habituels que le sujet a pu avoir avec des personnes réelles. Elle résulte d'une bipartition plus intime entre deux termes qui ne pourraient exister l'un sans l'autre, bien que ou parce qu'antagonistes, l'un qui est affirmation d'identité avec soi-même et l'autre qui résume ce qu'il faut expulser de cette identité pour la conserver » (H. Wallon, Le rôle de « l'autre » dans la conscience du « moi », Enfance, n° spécial, 1959, 3-4). Il n'est pas utile d'aller plus loin, car au-delà de cette première transformation de la dyade, la condition essentielle de l'accession de l'enfant au langage est qu'il baigne dans celui qui est émis autour de lui ou lui est adressé par son entourage, et cette condition était naturellement absente lors de l'apparition du langage dans la lignée hominienne.

Objet substitutif permettant de construire un équivalent plus ou moins satisfaisant de la dyade dont l'unité est détruite par la disjonction de ses deux parties, l'objet transitionnel manifeste une première ébauche de pensée métonymique fondant la représentation sur la contiguïté du représentant et du représenté. Il est, en ce sens, identique à ce que Wallon appelle le simulacre. « Celui-ci n'est déjà plus en effet l'objet lui-même. Il en est le doublage, tantôt semblable et tantôt plus stylisé, d'intention tantôt plus pratique tantôt plus ludique ou esthétique. [...] le simulacre est ce qui réalise la représentation dans la mesure où elle se forme à côté de l'objet ou, le plus souvent, en participation avec lui » (H. Wallon, De l'acte à la pensée, 1970, p. 188-189). A ce titre, il constitue la transition par laquelle l'enfant accède à la pensée symbolique et au langage qui lui fournissent les moyens de la communication inter-individuelle. Et nous pouvons décrire d'une façon très générale les conditions qui sont présentes dans un système à l'intérieur duquel cette transition est possible : il s'agit d'un système qui, à partir d'un état antérieur d'unité fondé sur l'équilibre homéostatique entre ses parties, est engagé dans un processus de différenciation qui se traduit corrélativement par une disjonction de ses parties - chacune tendant vers un état où elle aurait son homéostasie propre tout en étant liée à l'autre par un mode de communication à distance - et par une bipartition qui différencie à l'intérieur de chaque partie un élément propre et un élément représentatif de l'autre partie. Nous faisons l'hypothèse que c'est dans un système présentant, toutes proportions gardées, des conditions analogues qu'eut lieu, pour la première fois, l'apparition du langage. C'est donc à l'intérieur d'un tel système que nous tenterons de rétablir une correspondance entre les formes primitives de l'échange, de la parenté et du langage.

L'INSTITUTION DU CORPS

Dans la définition de la forme minimale de l'homme, nous avons attribué la fonction d'organisateur au métabolisme externe, d'une part, et au partage de nourriture, d'autre part, qui, faisant du métabolisme externe un phénomène collectif, étend à l'ensemble du groupe social hominien un mode de communication, fondé sur la communauté alimentaire, qui caractérise, chez la plupart des autres mammifères, les relations entre la mère et ses petits. Du fait de cette dépendance alimentaire s'ajoutant à l'allongement de l'enfance, l'autonomie de l'individu par rapport au groupe devait être plus faible chez les hominiens que chez les autres primates ; en revanche, le groupe social hominien acquérait, grâce à sa capacité de diversifier ses sources de nourriture, un degré d'autonomie par rapport à l'environnement très supérieur à celui que pouvaient atteindre les autres primates. Le système dans lequel a émergé la forme humaine n'avait donc pas la dimension d'un organisme individuel, mais au moins celle d'un groupe relativement petit, soudé par le partage de nourriture. Et le métabolisme que nous avons défini comme externe par rapport aux limites de l'organisme individuel doit être redéfini comme métabolisme interne du groupe hominien primitif.

L'utilisation du feu a entraîné une transformation considérable de ce métabolisme en permettant une diversification des manières de préparer la nourriture et en rendant possible l'exploitation de nouvelles ressources alimentaires. Elle a eu aussi une conséquence d'ordre topologique : la détermination, dans le milieu interne du groupe hominien, d'un centre vital, le foyer, autour duquel s'organisèrent toutes les activités. « Le foyer, pôle des activités dans l'habitation, représente presque symboliquement le lieu de réunion et d'échanges. Il aurait ainsi favorisé l'élaboration d'un langage comme la structuration du groupe » (C. Perlès, Préhistoire du feu, 1976, p. 156). C'est autour du foyer que le groupe réunit chasseurs et cueilleurs momentanément séparés et ressoude son unité dans le repas en commun, c'est autour du foyer que le travail des différents matériaux, pour la fabrication des outils et des armes, se perfectionne, c'est autour du foyer aussi qu'ont dû s'opérer les transformations des modes de communication qui ont finalement engendré le langage. Nous pouvons donc mieux situer dans le temps la période qui désormais nous intéresse. « La découverte du feu se situe environ deux millions d'années après celle du travail de la pierre, par percussion, et peut-être aussi après certaines formes du travail de l'os. Elle précède de loin en revanche celle du polissage de l'os, du travail des colorants, de la représentation graphique ainsi que d'autres manifestations moins techniques : parures, art, sépulture. D'après ce que l'on connaît tout au moins, la maîtrise du feu est donc la seconde grande acquisition technique de l'humanité après celle de la percussion de la pierre et de l'os » (Ibid., p. 157). C'est donc chez Homo erectus, possesseur du feu et de la technique acheuléenne, qu'est concevable l'émergence d'un langage primitif, antérieur au langage vocal articulé qui put apparaître chez les Néanderthaliens.

Dans le groupe hominien ainsi défini, le partage représente le degré zéro de l'échange ; il est, à proprement parler, en deçà de l'échange parce qu'il est en deçà de toute relation de réciprocité. Entre cueilleurs et chasseurs, il y a simplement mise en commun de nourritures diverses, cuisinées en commun et partagées entre tous ceux qui, appartenant au groupe, se rassemblent autour du foyer. De même, la division sexuelle, soulignée par la division du travail, n'entraîne pas nécessairement qu'il y ait échange entre les deux sous-groupes : si la progéniture mâle constitue bien un enjeu entre les chasseurs et les mères, les chasseurs ne peuvent finalement que s'en emparer ; ils n'ont rien à fournir en contrepartie : ils prennent leur part dans la progéniture du groupe comme chacun prend sa part dans la nourriture commune.

A ce degré zéro de l'échange correspond le degré zéro du langage, qu'il est d'ailleurs impropre de nommer langage, puisqu'il ne peut s'agir d'une activité spécialisée de la langue et de l'appareil laryngo-buccal, mais plus vraisemblablement d'un mode de communication qui engage le corps tout entier et que nous appellerons, reprenant la dénomination proposée par M. Jousse, le « corporage » : « quand nous étudions anthropologiquement le réel décours de l'expression humaine, la voix s'avère comme un élément sémiologique bien postérieur à l'élaboration très riche et fine du langage. Le langage est, dans la réalité, l'expression de l'être tout entier. Il s'élabore par l'intususception corporelle des gestes caractéristiques de l'univers. Pour le bien distinguer, appelons-le « Corporage ». Il se prolonge dans l'innombrable gesticulation des mains qui deviennent ainsi de plus en plus souples et modelantes. C'est le « Manuélage ». Enfin il se transpose lentement, sans pour autant perdre son caractère mismologique, sur les muscles laryngobuccaux. C'est le « Langage ». » (M. Jousse, L'anthropologie du geste, 1974, p. 114). On conçoit comment le geste manuel, bénéficiant de la précision acquise dans l'activité technique, peut devenir un moyen privilégié d'expression : comment le manuélage se détache sur fond de corporage ; puis comment le geste laryngobuccal, qui ne produit d'abord qu'un accompagnement sonore du geste manuel, s'impose progressivement du fait de la richesse des variations qu'il permet : comment le langage supplante le manuélage. « A un moment donné, la multiplicité des gestes sonores est devenue telle qu'elle décalque exactement et peut contrebalancer la multiplicité des gestes manuels. [...] Comme le geste laryngo-buccal sonore, tout en étant beaucoup moins expressif, se révèle moins dispendieux et réclame moins d'énergie que le geste corporel ou même manuel, il réussit peu à peu à prédominer [...] Alors, les rôles du Corporage et du Langage s'intervertissent. » (M. Jousse, Le parlant, la parole et le souffle, 1978, p. 87). Mais il ne s'agit encore que d'une succession logique de formes permettant de concevoir le passage du mode d'expression le plus syncrétique au mode le plus spécialisé. Il reste à comprendre dans quelles conditions un événement appartenant à l'ordre du corporage a pu prendre valeur d'élément sémiotique et être propagé et amplifié en tant que tel.

Un détour éthologique nous permettra de poser le problème avec plus de précision. Dans certaines circonstances, un animal peut adopter un comportement incomplètement adapté ou même totalement inadapté à la situation : ou bien la motivation est trop faible et l'animal a une réaction incomplète, réduite à des mouvements d'intention qui ébauchent simplement le comportement qu'il adopterait si l'excitation devenait plus forte ; ou bien il y a un conflit de motivations, deux systèmes d'action sont sollicités en même temps, et trois solutions sont alors possibles : un compromis qui se traduit par un comportement ambivalent, une inhibition réciproque qui entraîne une décharge d'énergie dans un comportement de substitution sans rapport avec la situation, ou la prédominance relative de l'un des deux systèmes, qui se traduit par un comportement réorienté, reporté sur un objet de remplacement. Dans tous les cas (mouvement d'intention, ambivalence, substitution ou réorientation) ces comportements ont la particularité d'être réduits à leur patron moteur génétiquement programmé, par disparition des variantes d'adaptation, c'est-à-dire des composantes acquises qui permettraient leur adéquation fine à une situation singulière ; il en résulte une stéréotypie qui les rend particulièrement reconnaissables. Dans la mesure où un comportement de ce genre fournit un bon indice sur l'état interne de l'animal, il peut devenir un stimulus-signal à valeur sociale permettant, par exemple, une régulation de l'agression dans la compétition entre les mâles ou une reconnaissance du partenaire apte à la reproduction lors de la pariade. Son évolution est désormais soumise à la pression du système de réception, qui s'exerce dans le sens d'une accentuation de tout ce qui peut augmenter sa valeur de signal. « Dans tous les cas, la nouvelle fonction du type de mouvement a entraîné une plus grande différenciation, dans une situation bien précise, et son sens est avant tout le suivant : le mouvement a été rendu plus efficace, dans son rôle de signal, par certaines exagérations de parties ayant une action optique, et il a été simplifié par l'abandon de détails qui, certes, furent essentiels en raison de leur fonction mécanique originelle, mais qui étaient d'une faible importance quant à l'émission d'excitations » (K. Lorenz, Essais sur le comportement animal et humain, 1970, p. 429-430). Ce processus évolutif, appelé ritualisation, se traduit par une sélection de tout ce qui peut accentuer la stéréotypie du signal : répétition rythmée, modification de la forme ou de la couleur des segments corporels concernés, etc. Il est intéressant de constater que le système de réception qui conditionne cette évolution peut être constitué, non par une espèce unique, mais par plusieurs espèces taxinomiquement proches, se côtoyant dans un même espace. Dans ce cas, les signaux qui permettent la reconnaissance du partenaire sexuel sont impliqués dans l'isolation des espèces et il est avantageux pour deux espèces en contact que les risques de confusion soient aussi réduits que possible. Dans un tel système de réception, tout élément qui, dans l'une des espèces, augmente la différence entre un signal donné et le signal homologue utilisé par l'autre espèce est, de ce fait, porteur d'information et sélectionné en tant que tel. « Ce phénomène est particulièrement frappant avec le contraste des couleurs d'espèces très voisines habitant dans des zones limitrophes ; aux points de contact des deux zones, où les risques de confusion sont grands, les deux espèces différent davantage par leurs signaux de reconnaissance, leur chant ou leurs couleurs, qu'à l'autre bout de leurs territoires respectifs, où n'existe qu'une seule des deux espèces » (W. Wickler, Les lois naturelles du mariage, 1971, p. 96). Un tel processus ne peut qu'augmenter le caractère arbitraire de la relation entre le signal et ce qu'il désigne, puisque le critère en fonction duquel sont sélectionnés les éléments qui le composent n'est pas leur correspondance avec la motivation interne de l'animal, mais le degré de contraste qu'ils introduisent entre ce signal et le signal homologue utilisé par une espèce voisine.

On peut supposer qu'un processus analogue détermina l'évolution des modes de communication chez les hominiens primitifs. Deux groupes exploitant des zones contiguës, mais faisant des choix différents tant parmi les ressources alimentaires que parmi les techniques culinaires, pouvaient, de ce fait, développer deux systèmes de signaux en opposition l'un par rapport à l'autre. Or si le régime omnivore introduisait, dès Homo habilis, des possibilités de variation dans les choix alimentaires, ces possibilités se trouvent multipliées, chez Homo erectus, par l'utilisation du feu pour la cuisine. « Nous avons essayé de présenter [...] les principaux procédés de cuisson qui, compte tenu du développement technique, pouvaient être envisagés au Paléolithique. Chacun des types mentionnés est susceptible de présenter de multiples variantes, fonction soit des aliments à cuire, soit des ressources locales, soit des traditions culturelles. Il en résulte que le nombre de procédés de cuisson dont pouvaient théoriquement disposer les hommes du Paléolithique est très grand, et que pratiquement tous les problèmes posés par la cuisson des aliments pouvaient être résolus » (C. Perlès, op. cit., p. 99). Autour du foyer, après le retour des chasseurs, nous pouvons imaginer la communauté hominienne célébrant son retour à l'unité par le partage d'une même nourriture qui renforce un goût commun, une odeur commune, indices de l'appartenance à un même groupe. Et, poursuivant cette rêverie dont on pardonnera l'inévitable naïveté, nous nous représentons, à la nuit tombante, le groupe communiant autour du feu dans la chaleur, la satiété, la sécurité et le plaisir d'être ensemble, et exprimant cette impression globale par un balancement rythmé de tout le corps, accompagné d'émissions vocales soulignant le rythme. Analogues, dans l'ordre de dimension du groupe, à ce que sont la tétée et le bercement dans l'ordre de dimension de la dyade, le banquet primitif et la danse primitive correspondent à la fois au degré zéro de l'échange et au degré zéro de la communication. Il s'agit bien d'une communication transindividuelle n'impliquant pas la disjonction d'un émetteur et d'un récepteur, puisque les messages circulent dans tous les sens à la fois : à la place qu'occupe le partage dans l'ordre de l'échange, on trouve, dans l'ordre de la communication, la contagion émotionnelle dont les médiateurs sont les organes de perception rapprochée et principalement la peau.

Mais si nous admettons que la dimension d'un groupe est déterminée, dans des limites assez étroites, par les ressources alimentaires qu'il peut prélever, compte tenu de son développement technique, sur les territoires de chasse et de cueillette qu'il parcourt, nous concevons qu'il est de l'intérêt de chaque groupe, à l'occasion d'une rencontre, d'éviter toute fusion totale ou partielle avec un autre groupe afin de préserver l'intégrité de son potentiel productif et reproductif. Il ne lui suffit donc pas de reconstituer son unité propre après la phase de séparation, il lui faut aussi maintenir et approfondir sa différence par rapport aux groupes voisins. Tout indice olfactif, visuel, auditif, cénésthésique, etc., peut être sélectionné en fonction du degré de son contraste par rapport à un indice homologue fonctionnant dans un groupe voisin et prendre valeur de signal de reconnaissance. La communication transindividuelle à l'intérieur de chaque groupe a pour contrepartie une communication de type interindividuel entre les groupes, fondée sur un système d'oppositions entre des signaux homologues : les individus qui font fonction de récepteur et d'émetteur dans un tel système n'ont pas, en effet, la dimension de l'organisme, mais celle du groupe social. Notre hypothèse est donc la suivante : c'est la projection du partage et, corrélativement, de la communication transindividuelle - formes minimales de l'échange et de la communication à l'intérieur d'un groupe - dans un espace de plus grande dimension où s'opposent, au minimum, deux groupes, qui engendre les premières formes de l'échange réciproque et de la communication interindividuelle entre les groupes; dans un second temps, l'introjection de ces formes premières dans l'espace interne du groupe rend possible l'accession des êtres qui le composent au statut d'individus capables de réciprocité dans l'échange et la communication. Une telle hypothèse n'a de sens, bien entendu, que si l'on admet que projection et introjection ne sont pas définies seulement par le déplacement d'une forme d'un espace de petite dimension à un espace de plus grande dimension ou inversement, mais aussi par la transformation qu'implique ce déplacement.

Pour avancer dans la narration, nous simplifierons l'intrigue romanesque en imaginant ce qui pouvait se passer dans un système comportant seulement deux communautés nomadisant dans des zones limitrophes. Chacune possède son propre mode de communication interne, c'est-à-dire son propre corporage, qui évolue dans le sens d'un contraste croissant par rapport au corporage de l'autre. Mais, à la différence de ce qui se passe dans les cas de ritualisation décrits par l'éthologie, il ne s'agit pas ici d'assurer ou de renforcer l'isolation reproductive entre deux espèces ; nous avons vu, au contraire, que la préservation nécessaire de la variabilité génétique impliquait que l'exogamie fût, dans certaines proportions, possible. Les signaux permettant la différenciation des deux groupes ne doivent donc pas faire l'objet d'une programmation génétique : il faut que les deux corporages, par les contrastes qui les opposent, construisent une barrière entre les deux communautés, mais que cette barrière puisse être, à l'occasion, transgressée. Le système doit connaître une phase pendant laquelle soit possible entre les deux communautés une forme de communication transindividuelle. Remontant hypothétiquement la piste amorcée par L. Gernet, nous imaginerons que deux groupes hominiens, lorsqu'ils veulent substituer l'échange et la communication pacifique à la guerre et au rapt n'ont rien de mieux à faire que de se réunir autour d'un feu et de partager nourritures et danses. A l'occasion de ce partage, le contraste entre les corporages s'atténue et le risque de fusion augmente. Il pourrait alors arriver aux hominiens ce qui arrive aux chimpanzés chez lesquels la rencontre entre deux groupes se solde, au terme de la phase de fusion, par une nouvelle répartition qui n'a qu'un rapport aléatoire avec la répartition initiale. Mais ce qui est possible chez les chimpanzés - chacun pourvoyant à sa propre subsistance, il est indifférent, dans des limites assez larges, que la taille du groupe augmente ou diminue - ne l'est pas chez les hominiens dont la subsistance dépend de la conjonction de deux activités collectives : la chasse et la cueillette. Si les groupes hominiens se reconstituaient de façon aléatoire, le risque serait grand que l'un d'eux se trouve diminué au point que sa subsistance s'en trouve menacée.

Ce qui augmente la difficulté, c'est qu'il n'est pas question que chaque groupe se retrouve identique à ce qu'il était initialement : la fonction de la phase de fusion est précisément de permettre le commerce à la faveur duquel les deux groupes échangent tout ou partie de leur progéniture nubile. A la fin du processus de commerce, il faut que chaque groupe se retrouve différent de ce qu'il était quant à sa composition, mais équivalent quant à son potentiel productif et reproductif. De cette composition primitive entre la différence et l'équivalence naît la première forme de l'échange proprement dit. La seule solution est de recourir au marquage des corps, en jouant sur la différence entre les marques provisoires (peinture du visage, du corps, coupe des cheveux, de la barbe, etc.) et les marques permanentes (tatouages, incisions, mutilations, etc.). « Il s'agit de deux sortes de symboles, même si, en fait, il n'est pas toujours facile de les distinguer : ceux qui se bornent, en quelque sorte, à étiqueter la réalité, et ceux qui la transforment. Les premiers fonctionnent comme des signes, ils sont exhibés, non pour changer ce qui est, mais pour le faire comprendre à autrui [... ] Les seconds, en revanche, ne sont pas uniquement des moyens de communication ; ils visent à modifier la réalité pour qu'elle devienne vraiment ce qu'elle doit symboliser » (J. Pouillon, Une petite différence ?, in B. Bettelheim, Les blessures symboliques, 1971, p. 235-236). Les marques provisoires, faites à la peinture par exemple, ne transforment pas qui les porte ; au contraire, dans le moment du commerce, alors que les indices discriminatifs habituels s'estompent, elles prennent le relais et maintiennent l'affirmation de la différence initiale ; elles peuvent ensuite s'effacer, n'ayant plus d'utilité. Les marques permanentes, en revanche, peuvent être appliquées par le groupe à la part de lui-même qu'il va céder à l'autre, pour la transformer, dès avant l'échange, en part étrangère que le groupe devra, à la faveur du commerce, faire glisser hors de lui. Mais, conservant cette marque après l'échange, cette part cédée devient, dans la communauté qui l'accueille, le représentant de son groupe d'origine. Ainsi, l'opposition qui rend possible leur commerce a pour corrélat, dans les deux groupes, une différenciation interne qui prend deux formes : une bipartition initiale par laquelle le groupe introduit l'autre en lui-même par le marquage de cette part de lui-même qu'il destine à l'autre ; une bipartition finale par laquelle il reconnaît la part reçue de l'autre, à la marque qu'elle porte, comme le représentant de l'autre en son sein. Se composant avec la différence sexuelle, cette nouvelle différenciation peut donner lieu à toutes les combinaisons possibles entre mode de résidence (distribution des progénitures mâles et femelles entre les deux groupes) et mode de filiation (transmission de la marque permanente de reconnaissance à une partie de la progéniture), fondements de tous les systèmes de parenté. « Des usages inintelligibles aux ethnologues sont devenus clairs, dès qu'on les a ramenés à des modalités diverses des lois d'échange. Celles-ci ont pu, à leur tour, être réduites à certaines relations fondamentales entre le mode de résidence et le mode de filiation » (C. Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, 1958, p. 69). Ainsi, la projection dans l'espace intergroupe des usages internes par lesquels un groupe reconstituait son unité après la séparation a engendré le commerce, c'est-à-dire le rapprochement pacifique de deux groupes capables de sauvegarder leur différence à travers la phase de fusion ; en retour, l'introjection dans l'espace intra-groupe de la différence permanente entre les groupes a engendré les systèmes de parenté, réseaux symboliques opérant une régulation sur toutes les modalités de l'échange impliquées dans le commerce.

Il résulte, de cette double opération, l'institution d'un espace social défini par l'ensemble des relations de parenté : par exemple, un enfant mâle, dans un système patri-local et matrilinéaire, à des relations très strictement déterminées avec deux groupes de chasseurs, celui de la communauté dans laquelle il est né et celui d'une autre communauté dont sa mère est issue et dont elle lui a transmis la marque permanente ; en général, tout enfant ne peut être précisément situé que par rapport à des points de repère localisés dans deux communautés liées par une relation d'exogamie. Il en résulte aussi l'institution d'un temps social, celui de la filiation et de la généalogie, dont la manifestation principale est la constitution d'une mémoire indépendante des gènes, dans un espace qui est extérieur à l'organisme mais intérieur à la communauté hominienne.

Dans le référentiel défini par la combinaison de cet espace et de ce temps, le degré d'individuation que peut atteindre un être est directement déterminé par le nombre des relations par lesquelles est définie sa position, c'est-à-dire par la densité du tissu des relations de parenté qui, à mesure qu'elle augmente, diminue les possibilités de substitution d'un être à un autre et accroît, par conséquent, le degré d'individuation accessible à chacun. A l'intérieur de ce référentiel, chaque corps individuel fait fonction de symbole du fait de la relation métonymique qui le lie, par les marques qu'il porte, au milieu interne de la communauté dans laquelle se réalise son individuation. « L'individu ne peut pas rendre compte de lui-même à partir de lui-même, car il n'est pas le tout de l'être [...] Il est seulement le symbole complémentaire d'un autre réel, le milieu associé (le mot symbole est pris ici, comme chez Platon, au sens originel se rapportant à l'usage des relations d'hospitalité : une pierre brisée en deux moitiés donne un couple de symboles : chaque fragment, conservé par les descendants de ceux qui ont noué des relations d'hospitalité, peut être rapproché de son complémentaire de manière à reconstituer l'unité de la pierre fendue ; chaque moitié est symbole par rapport à l'autre ; elle est complémentaire de l'autre par rapport au tout primitif. Ce qui est symbole, ce n'est pas chaque moitié par rapport aux hommes qui l'ont produite par rupture, mais chaque moitié par rapport à l'autre moitié avec laquelle elle reconstitue le tout. La possibilité de reconstitution d'un tout n'est pas une partie de l'hospitalité, mais une expression de l'hospitalité : elle est un signe.) » (G. Simondon, L'individu et sa genèse physico-biologique, 1964, p. 71). Dès lors, un pas décisif peut être accompli par le transfert des marques du corps sur un autre support (tablette de pierre, os, paroi d'une caverne, etc.), permettant de prendre par rapport à elles une distance favorable à divers essais de combinaison. Si, en effet, la relation métonymique est le fondement du symbole, la relation métaphorique, qui établit une analogie entre un certain rapport entre des symboles et un certain rapport entre des choses pour faire de l'un l'expression de l'autre, est ce qui fonde le signe et inaugure, à vrai dire, la pensée telle que nous l'avons définie dans notre première partie. Mais il ne nous appartient pas de décrire plus en détail ce développement du symbolisme, il nous suffit d'en cerner l'origine.

Situé dans l'espace-temps social, le corps est institué, c'est-à-dire que tout élément du corporage peut être intégré dans un système d'oppositions où il prend valeur de signal discriminatoire, digne d'être mémorisé en tant que tel. C'est-à-dire aussi que le manuélage se retourne contre le corps pour inscrire sur lui des marques qui le transforment de telle sorte que, s'il est isolé de la communauté dans laquelle il a subi cette transformation, il lui reste lié par une relation métonymique et en demeure le représentant symbolique. Nous faisons donc l'hypothèse d'une antériorité du graphisme - trace laissée par le manuélage - sur toute forme de langage vocal. Lorsque le manuélage transpose les marques du corps sur d'autres supports, un véritable discours graphique de structure tabulaire apparaît : le mythogramme, expression métaphorique du système de relations des hommes entre eux, des hommes avec les animaux, avec le monde, et les éléments vocaux du corporage, de simple accompagnement qu'ils étaient, se transforment en un commentaire indéfiniment varié et indéfiniment identique à lui-même, donnant naissance au mythe, première forme du langage proprement dit. Suivant sur ce point M. Jousse, nous voyons bien dans le manuélage l'intermédiaire entre le corporage et le langage, mais il nous semble que, pour passer du manuélage au langage, la médiation du graphisme était nécessaire. C'est donc tardivement que corporage et langage ont échangé leurs rôles, le premier devenant un accompagnement du second, et que, prolongeant ce renversement, l'invention de l'écriture a subordonné le graphisme au langage oral.

Ce renversement, en effet, amorce un processus beaucoup plus vaste qui, contaminant les uns après les autres tous les domaines de l'activité humaine, produit progressivement et irréversiblement la rupture entre l'anthroposphère et la biosphère, en faisant du langage, qui était primitivement un sous-produit de l'activité hominienne, la condition de toute activité humaine. Ainsi, la technique apparut longtemps comme une pensée muette, comme en témoignent encore les théâtres de machines du xvie siècle, qui ne peuvent mieux faire que donner à voir les différentes formes de transmission mécanique, puisque leur représentation graphique est plus explicite que tout discours tenu à leurs propos. Avec l'utilisation de l'électricité, intervient la nécessité de recourir à des symboles pour décrire les machines, et de passer par l'étude des schémas pour en comprendre le fonctionnement. Enfin, nous l'avons vu, les développements récents de l'automatisation font désormais une obligation de concevoir la machine - de la réaliser sous forme d'une combinaison de signes - avant de la construire - de la réaliser sous forme d'une combinaison d'organes ; le discours technologique, de simple commentaire qu'il était de l'activité technique, en devient le fondement. Le même renversement s'est produit, de la façon la plus explicite, en chimie, dès lors que l'écriture symbolique a cessé d'être un instrument de classification des éléments et composés connus pour devenir, avec la table périodique, le moyen de concevoir des éléments avant qu'on en découvre l'existence, puis, avec l'industrie des matières synthétiques, le moyen de concevoir des composés dont l'existence, loin d'être première, découle de cette conception.

La même démarche, qui fait d'une combinatoire de signes, une fois développée dans toutes ses potentialités, non seulement la condition de la connaissance de tous les objets réels appartenant à une classe déterminée, mais aussi la condition du passage à l'existence d'objets possibles appartenant à cette même classe, cette même démarche se manifeste en anthropologie structurale dans l'étude des systèmes de parenté : « on n'aurait plus qu'à entreprendre l'étude mathématique de tous les types d'échange concevables entre n partenaires pour en déduire les règles de mariage à l'oeuvre dans les sociétés existantes. Du même coup, on en découvrirait d'autres, correspondant à des sociétés possibles » (C. Lévi-Strauss, op. cit., p. 68). Elle se manifeste aussi en linguistique structurale, dans l'étude de la diversité des langues, et trouve son aboutissement dans les recherches entreprises pour construire des machines capables de traduire une langue dans une autre (cf. M. Pêcheux, Analyse automatique du discours, 1969) ou de produire une langue préalablement connue, comme la langue anglaise (cf. N. Chomsky et G. A. Miller, L'analyse formelle des langues naturelles, 1968) ; ce qui reviendrait à construire, au moyen d'un métalangage hautement formalisé, une machine théorique capable de produire un langage conforme en tous points à une langue naturelle donnée.

Ce renversement n'épargne pas la vie, puisque le langage formel de la biochimie moléculaire, produit sophistiqué de l'activité d'un être vivant, permet à cet être vivant singulier de commencer à intégrer en un système la totalité des êtres vivants actuels ou disparus, mais aussi, avec les récents développements du génie génétique, de modifier le programme héréditaire de micro-organismes afin qu'ils produisent certaines protéines ou remplissent certaines fonctions métaboliques utiles à l'homme. « On est, en grande partie grâce à l'informatique, passé du stade de décryptage du langage de la vie, c'est-à-dire le décryptage de l'ADN des gènes, à la "lecture" des messages du vivant, c'est-à-dire des séquences constituant les protéines et les acides nucléiques, puis au stade actuel de "l'écriture" de la vie : la fabrication des gènes. Nous sommes passés des "machines à lire la vie"(les séquenceurs) aux "machines à écrire la vie" (les synthétiseurs). » (J. de Rosnay, Le souhaitable et le possible. Pour la science, 49, 1981, p. 8). Et l'on peut prévoir qu'un jour viendra où l'homme sera capable, non seulement d'écrire le programme génétique d'êtres vivants déjà existants ou de le réécrire avec quelques modifications, mais aussi d'écrire le programme d'êtres simplemement possible qu'il pourra réaliser s'il en voit l'utilité, faisant ainsi d'une combinaison simple de signes relevant d'un usage très formalisé du langage la condition de l'existence de nouveaux êtres vivants. Sous nos yeux, se consomme la rupture naguère à peine amorcée entre l'anthroposphère et la biosphère, la première absorbant la seconde et lui ôtant progressivement la possibilité d'exister à titre de sphère autonome dans le présent et le futur, pour la reléguer dans le passé où elle devient pur objet de science et de nostalgie.

Ce renversement, toutefois, n'est pas achevé dans toute sa généralité. Il s'opère au coup par coup, par la conquête successive des différents domaines de l'activité humaine et, par conséquent, par celle du monde dans lequel se déploie cette activité. Pour accéder à une vision unifiée de ces renversements partiels et donc à l'unité de l'anthroposphère qu'ils instaurent, on pourrait chercher à définir les transformations permettant de passer de l'un quelconque des domaines où le renversement s'opère à n'importe quel autre - chacun d'eux étant défini à partir de son référentiel propre - afin d'atteindre, par la construction du système de ces transformations, le point de vue universel d'où la totalité pourrait être saisie, d'un seul coup d'oeil, comme l'ensemble des manifestations d'une pensée qui, par là même, accéderait à la connaissance de soi et de son unité. A ce projet métaphysique, dont la réalisation est nécessairement reportée à un lointain avenir, nous préférons une démarche plus incertaine mais immédiate, qui consiste à recueillir des fragments de connaissance et à ménager entre eux de multiples effets de miroir, bricolant ainsi un vaste kaléidoscope dans le jeu hasardeux duquel se laisse parfois entrevoir, par chance, l'unité de notre monde. La connaissance de l'unité des effets partiels de la science, par lesquels se construit l'anthroposphère, sera peut-être un jour, elle aussi, le fait de la science mais il semble qu'aujourd'hui la pensée mythique soit encore la voie d'accès la plus ouverte, bien que le succès soit incertain, à cette connaissance. Et, par l'usage qui est fait ici des citations enchâssées dans le texte comme autant de fragments de miroirs pour augmenter les chances que, par l'effet des reflets indéfiniment multipliés, se révèlent les analogies fécondes, notre essai ne prétend être rien d'autre qu'un essai de pensée sauvage.

« Il ne me déplairait pas, écrivait L. Gernet (op. cit., p. 52), que ces remarques laissent le sentiment du confus », révélant ainsi, avec combien de discrétion, la figure ascétique d'une pensée délibérément analytique qui, renonçant aux prestiges de la dialectique prompte à jeter des ponts, sait se satisfaire d'une connaissance fragmentaire, mais dont elle se porte garant. Et l'on ne peut espérer, en ces lieux d'ombres que sont les lieux des origines, autre chose qu'un savoir fragmentaire où « le sentiment du confus » peut être un indice de vérité quand la trop grande clarté ne peut être que symptôme de l'illusion.




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