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François Foulatier - Le roman cosmogonique

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CONCLUSION


MÉTHODOLOGIE DE LA RECHERCHE GÉNÉTIQUE

Par le parallèle entre la dislocation du récit romanesque et celle du récit évolutionniste, nous ne voulons pas laisser entendre que le second a subi l'influence du premier. Il est plus vraisemblable de supposer que le récit de l'origine des espèces est soumis, avec peut-être un temps de retard, à la mise en question qui affecte aujourd'hui toutes les disciplines dans lesquelles la dimension historique est fondamentale, et qu'il subit ainsi le contrecoup d'un dialogue entre le roman et l'histoire par lequel l'historien s'instruit sur la spécificité de son métier en le comparant à celui du romancier. Lorsque nous parlons du roman, ce n'est pas du roman moderne dans sa totalité – nous sommes incapable de la cerner - mais d'une lignée, dans le prolongement de Proust et de Joyce, dont nous voyons l'aboutissement dans Le quatuor d'Alexandrie, de Lawrence Durrell.

L'introduction de la relativité dans la technique du récit est, chez Durrell, explicite. « Pour tenter d'élaborer ma propre forme romanesque, j'ai adopté, par approximation analogique, le principe de la relativité. Les trois premières parties ont été reliées entre elles de façon simplement intercalaire, puisqu'elles se déroulent simultanément et ne forment pas une suite ; seul le dernier de ces quatre romans a été conçu comme une véritable suite des autres, dans laquelle la dimension temporelle a été libérée. L'ensemble représente, dans l'esprit de l'auteur, un défi à la forme sérielle du roman conventionnel : le roman contemporain saturé de temps. » (Lawrence Durrell, Le quatuor d'Alexandrie, 1963, Préface). En première approximation, les quatre parties du Quatuor correspondent aux quatre dimensions d'un continuum, les trois premières étant d'ordre spatial et la quatrième, temporelle. Une lecture attentive permet d'aller plus loin. Dans la première partie, intitulée Justine, le narrateur, après avoir quitté Alexandrie, tente de reconstituer le tableau cohérent des êtres et des événements qui ont marqué son séjour dans la ville ; il s'appuie sur les traces conservées par sa mémoire, sur des notes prises par bribes et sur le journal de Justine. La seconde partie, intitulée Balthazar, est relancée par des notes inscrites de la main de Balthazar en marge du manuscrit de Justine, qui renvoient au narrateur sa propre image perçue par l'un des personnages de son premier roman. A la différence des deux premières parties, très fragmentées, la troisième, intitulée Mountolive, se présente comme une narration ordonnée qui semble rétablir la cohérence des faits autour d'une ligne d'interprétation politique. Chacune de ces parties se distingue des deux autres par le fil conducteur au moyen duquel elle repère un itinéraire particulier dans un même ensemble de souvenirs et d'archives que le lecteur traverse ainsi trois fois, recoupant parfois ses trajets en des carrefours qui prennent un air de familiarité. Ce qui prend corps, dans la suspension du temps, c'est un espace où coexistent une multitude d'êtres, où des myriades d'événements ont lieu simultanément, qu'il faut cependant du temps pour découvrir les uns après les autres au gré des parcours qu'autorisent la mémoire et l'analyse des documents ; c'est la ville d'Alexandrie, avec la multitude des intrigues qui s'y entrecroisent et dont un petit nombre seulement sont entraperçues. « Pas à pas sur le chemin du souvenir, je reviens vers la ville où nos vies se sont mêlées et défaites, la ville qui se servit de nous, la ville dont nous étions la flore, la ville qui jeta en nous des conflits qui étaient les siens et que nous imaginions être les nôtres ; bien-aimée Alexandrie! » (Durrell, Justine). Et lorsque le quatrième récit, Cléa, réintroduit, à l'occasion d'un retour du narrateur dans la ville, la durée dans la narration d'un nouvel amour dont nous suivons l'éclosion, ce récit, par les multiples effets de miroir qu'il exerce sur le passé, se révèle comme un quatrième itinéraire, différent des trois autres parce qu'il ordonne autrement les dimensions spatiales et temporelles, mais qui traverse les mêmes êtres, les mêmes événements, le même espace. Chaque partie du Quatuor est comme un miroir dans lequel la même réalité peut être perçue partiellement et sous un angle différent. « Je la revois chez sa couturière, assise devant les grands miroirs à multiples faces et disant : - Regarde ! Cinq images différentes du même sujet. Si j'étais écrivain, c'est ainsi que j'essaierais de dépeindre un personnage par une sorte de vision prismatique. Pourquoi les gens ne peuvent-ils pas voir plus d'un profil à la fois ? » (Ibid.). Mais comme chaque intrigue principale est recoupée par la multitude des autres intrigues possibles sur la méconnaissance desquelles elle se détache (intrigues amoureuse, policière, ésotérique, politique, littéraire, etc.), chaque miroir est comme brisé en de multiples éclats qui fragmentent l'image qu'il renvoie. Ainsi le récit est doublement disloqué, par la coexistence de quatre miroirs décalés dont on ne parvient pas à faire concorder les images, et par le morcellement de chaque miroir en éclats mal raccordés, laissant place à des zones aveugles, comme ferait un puzzle auquel manqueraient quelques pièces perdues par hasard.

« Je juge que l'histoire est d'abord un art, un art littéraire essentiellement. L'histoire n'existe que par le discours. Pour qu'elle soit bonne, il faut que le discours soit bon. » (G. Duby et G. Lardreau, Dialogues, 1980, f, 50). Voici que l'historien réfléchit à son tour sur la part romanesque de son métier, découvre la relativité du récit qu'il tente d'articuler selon une intrigue qui n'est que l'un des multiples itinéraires possibles pour parcourir le champ événementiel auquel il s'intéresse, et perçoit à l'évidence que, comme sont la mort de Melissa, celle de Capodistria ou celle de Narouz dans le Quatuor d'Alexandrie, les événements ne sont que les points où plusieurs intrigues se recoupent,, à la fois lieux communs et énigmes indéfiniment renouvelées par l'impossibilité de maîtriser l'ensemble complet des intrigues possibles. « Le champ événementiel ne comprend pas des sites qu'on irait visiter et qui s'appelleraient événements : un événement n'est pas un être, mais un croisement d'itinéraires possibles. » (P. Veyne, Comment on écrit l'histoire, 1978, p. 38). En outre, contestant la partition qui réserve l'étude de l'espace à la géographie et à l'histoire celle du temps, l'historien reconstitue le continuum spatio-temporel. « Or ce qui me semble, c'est que bien sûr les deux dimensions sont inextricablement mêlées : que le temps, ça se lit dans l'espace, et l'espace dans le temps. Et il me semble encore que c'est l'intérêt de la notion, telle que vous l'utilisez, de paysage que d'essayer de se situer là ; à l'articulation, à la jointure, indiscriminable, de l'espace et du temps. » (G. Duby et G. Lardreau, op. cit., p. 152). Il place au point de départ de sa recherche le champ concret auquel s'attaque son premier travail de description et d'analyse : le paysage ; de même que Durrell fait d'Alexandrie son personnage principal, dont l'unité, indéfiniment diffractée dans la pluralité de ses avatars, est au-delà de toute saisie possible. Pour compléter la convergence, l'historien, méditant sur l'obligation de prendre en compte toutes les archives, considère l'espace qu'ouvrent à son rêve les lacunes que l'érudition la plus parfaite ne saurait combler. « Toutes ces traces, l'historien ne peut consciemment les gommer, il ne peut en gommer aucune. Et il est obligé d'insinuer son invention, sa part d'imagination et de création, à l'intérieur d'un archipel. Evidemment, dans cet archipel, il y a de gros blocs, bien là, qui s'imposent ; il y en a, de plus ténus, entre lesquels on divague avec aisance ; et puis de grands espaces, où l'on peut s'en donner à coeur joie. » (Ibid., p.41). Tandis que le romancier, prenant conscience de la dimension historique de son travail, découvre, dans le moment où il les interroge, la précarité de ses sources. « J'ai jeté ce soir un coup d'oeil dans mes papiers. L'enfant en a déchiré un certain nombre, d'autres ont servi à allumer le feu. Cette forme de censure me plaît car elle a l'indifférence du monde naturel pour les constructions de l'art. » (Durrell, Justine).

La dislocation du récit pose au roman et à l'histoire le problème de l'unité de leur objet : si l'on multiplie les miroirs autour d'un objet, on en multiplie les reflets, dont chacun est différent des autres : c'est bien le même objet pourtant qu'ils font connaître, et nous posons son unité pour introduire quelque cohérence dans la série des reflets ; mais cette unité est insaisissable si nous ne pouvons d'un seul coup d'oeil percevoir tous les reflets possibles. Qu'Alexandrie soit le lieu unique où s'articulent toutes les intrigues du Quatuor et toutes celles, à peine esquissées, qui permettraient d'ajouter indéfiniment d'autres parties aux quatre qui furent écrites, cela ne résoud rien, car la ville ne peut être perçue de tous les côtés à la fois ; tous les itinéraires qui la traversent ne peuvent être parcourus simultanément. De même, lorsque l'historien a multiplié autour d'un événement les points de vue différents, chacun apportant sa vérité partielle, il cherche en vain le géométral qui, les intégrant tous, révélerait dans son unité la vérité totale de l'événement. « Somme toute, il semble qu'en histoire il n'existe qu'un seul authentique géométral : c'est l'Histoire, l'histoire totale, la totalité de tout ce qui se passe. Mais ce géométral n'est pas pour nous ; Dieu seul, s'il existe, qui voit une pyramide sous tous les angles à la fois, doit pouvoir contempler l'Histoire « comme une ville regardée de différents côtés »(ainsi s'exprime la Monadologie). » (P. Veyne, op. Cit., 1978, p. 40)

Une autre solution consisterait à chercher l'intrigue fondamentale à partir de laquelle toutes les autres pourraient être reconstituées et leurs différences, interprétées. est bien comme une démarche vers l'intrigue profonde et dernière que se présente d'abord le Quatuor d'Alexandrie. Après Justine qui laisse en suspens tant d'interrogations, Balthazar apporte, par un simple déplacement du point d'observation, de nombreux éclaircissements qui demeurent cependant fragmentaires, tandis que Mountolive, dans une narration ordonnée, nous livre le fil apparemment conducteur de la conspiration politique des Hosnani. Enfin Cléa, par l'éclairage rétrospectif que jettent sur les événements du passé leurs conséquences ultérieures, les confidences de Cléa et le journal posthume de l'écrivain Pursewarden, se présente comme le récit dernier, celui qui vient clore la série des enquêtes. Mais l'éclairage rétrospectif est à double effet car, attirant de nouveau l'attention sur des faits ou de prétendus faits passés (le meurtre simulé de Capodistria ; la passion de Narouz pour Cléa et le sort qu'il a pu jeter sur elle avant de mourir ; etc.), il nous invite à relire les trois premières parties pour y chercher la clef des mystères que recèle la quatrième. La série des miroirs est concentrique et chacun reflète, outre l'objet lui-même sous un angle particulier, les autres miroirs et, fragmentairement, le reflet de l'objet dans chacun d'eux, si bien que chaque miroir présente à sa façon, plus ou moins lacunaire, la série complète des reflets et qu'aucun n'est en position privilégiée par rapport à la vérité.

L'historien rencontre le même problème lorsqu'il se débat avec le legs marxiste de la détermination en dernière instance. Que l'on retienne trois instances - l'économique, la politique et l'idéologique - il n'y a à cela aucune objection de principe, c'est la pratique de l'historien qui les mettant à l'épreuve, permet de voir si elles suffisent pour construire des référentiels adéquats. Mais si, parmi toutes les formes de corrélation possibles entre les trois instances, on privilégie celle qui attribue à l'une d'elles, à l'économie, le pouvoir de déterminer en dernière instance, le champ historique se trouve, de ce fait, traversé par un itinéraire qui s'impose de préférence à tous les autres : parmi toutes les intrigues possibles, il en est une qui recèle le sens de toutes les autres, le sens que toutes les autres ne manifestent qu'imparfaitement, le sens de l'Histoire. Si, au contraire, on considère que, trois instances ou plus étant posées, on peut les combiner de façons diverses, à condition que l'on n'attribue pas toujours à la même le privilège de la détermination dernière, ou qu'on ne l'attribue à aucune, on découvre alors que l'on dispose d'un grand nombre de corps de référence différents, dont chacun a sa dimension temporelle propre - qui n'est pas nécessairement celle du progrès continu des forces de production - et qui permettent d'aborder le même champ événementiel sous des angles différents par où il risque de révéler la diversité de ses sens possibles. Dans ce cas, pour retrouver - au moins à titre de but légitimement visé - l'unité de l'Histoire à partir de la pluralité des histoires, la seule solution qui reste est de définir les règles de la transformation permettant de passer d'un corps de référence à un autre et d'articuler entre eux les récits différents qu'ils autorisent.

Quant à la différence qui reste encore entre le roman et l'histoire, on peut l'énoncer en peu de mots et pourtant elle est profondément déterminante : si l'on accepte du romancier, quand par effet de style il exhibe ses sources, que celles-ci soient partiellement ou totalement fictives, on exige de l'historien que son récit prenne en compte des traces réelles et même toutes les traces connues dans le champ historique qu'il explore. On exige qu'il soit capable de produire des références, c'est-à-dire, pour chaque trace, les coordonnées permettant de la retrouver dans le présent, d'en vérifier la matérialité et de critiquer l'interprétation qui en est faite. Ce qui nous ramène au point de départ : à un paysage réel qui est celui dans lequel l'historien vit aujourd'hui et où il rencontre, par chance ou par suite d'une recherche méthodique, des archives qui suscitent une exploration diachronique et sont les points d'ancrage entre lesquels le récit historique lance ses ponts.

Le récit des origines oscille entre le roman et l'histoire en fonction de la rareté plus ou moins grande des archives sur lesquelles il prend appui. Cette situation particulière permet d'y discerner, plus facilement que dans l'histoire, deux moments de la recherche : le moment de l'analyse qui, faute d'archives suffisantes, peut être réduit à sa plus simple expression, voire escamoté ; le moment de la dialectique qui, pour les mêmes raisons, connaît un développement plus important, voire exclusif. C'est en effet le second moment qui, souvent, paraît constituer à lui seul le discours génétique ; mais ce n'est qu'une apparence. A titre d'exemple : dans le chapitre premier de la première section du Capital, Marx fait se succéder quatre formes de la valeur dont chacune est appelée par les insuffisances de la précédente et il engendre ainsi, par un mouvement purement dialectique, la forme monnaie caractéristique des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste. La difficulté principale d'une telle démarche réside dans la construction de la forme première : si la genèse a l'allure d'un développement, la forme première ne peut être que la forme la plus simple, celle qui réunit les conditions minimales de la transformation du produit du travail en marchandise ; mais elle doit être aussi la forme de la valeur dont le développement aboutisse inévitablement à la forme actuellement observable dans les sociétés de type capitaliste. Il est donc clair que le moment de la dialectique est second par rapport à un premier moment, explicite ou non, de la recherche qui, partant de la forme actuelle et de l'énigme qu'elle pose, prend à rebours la genèse pour tenter d'en définir le point de départ. « Ce qui signifie précisément que cette genèse n'a pas la forme d'un simple développement logico-historique dans lequel c'est la connaissance de l'origine (ou plus philosophiquement encore de la catégorie originaire) qui permettrait de déduire conceptuellement le développement de l'histoire. Elle ne peut s'exposer, au contraire, que depuis les conditions du mode de production actuel, en tant que ce développement constitue ses "présuppositions abolies". » (J. J. Goux, Economie et symbolique, 1973, p. 227). Et ceci nous conduit, délaissant Marx, à des considérations méthodologiques fondées sur un examen rétrospectif du roman des origines dont nous avons plus haut esquissé la trame.

La définition d'une forme primitive ou minimale implique le repérage d'une discontinuité qui ait un sens à la fois synchronique et diachronique : pour définir la forme vivante minimale, il faut que l'on soit capable de repérer, dans le monde actuel, une discontinuité entre le vivant et le non-vivant ; mais, dans la mesure où cette forme minimale est censée être également la forme primitive, sa définition implique en outre que l'on soit capable de repérer, dans la dimension chronologique, un moment avant lequel aucune forme vivante ne se manifeste et à partir duquel il commence à s'en manifester. Or une telle discontinuité n'est pas empiriquement donnée, c'est l'analyse qui l'instaure : elle ne paraît empiriquement donnée que par l'effet de la dénégation du travail d'analyse qui l'a instaurée. « La discontinuité, c'était le stigmate de l'éparpillement temporel que l'historien avait à charge de supprimer de l'histoire. Elle est devenue maintenant un des éléments fondamentaux de l'analyse historique. Elle y apparaît sous un triple rôle. Elle constitue d'abord une opération délibérée de l'historien (et non plus ce qu'il reçoit malgré lui du matériau à traiter) [...] Elle est aussi le résultat de sa description (et non plus ce qui doit s'éliminer sous l'effet de l'analyse) [...] Elle est enfin un concept que le travail ne cesse de spécifier : elle n'est plus ce vide pur et uniforme qui sépare d'un seul et même blanc deux figures positives ; elle prend une forme et une fonction différente selon le domaine et le niveau auxquels on l'assigne. » (M. Foucault, Réponse au Cercle d'épistémologie, Cahiers pour l'analyse, 9, 1968, p. 10). Ce qui ne veut pas dire qu'elle soit arbitraire : le chercheur, dans le moment de l'analyse, est soumis à des contraintes qui ne lui permettent pas de placer n'importe où des discontinuités. Tout d'abord, ce sont les contraintes exercées par le monde présent : c'est à partir de lui, des questions qui y prennent sens, des clivages qui s'y manifestent activement, des combats qui s'y mènent et des enjeux de ces combats, que le chercheur s'engage dans l'aventure diachronique, vers l'origine de ce qui actuellement le meut. Le discours génétique, comme tout discours historique, est inséré dans l'ensemble des pratiques propres à une formation sociale et, sitôt élaboré, il devient à son tour un objet dont l'analyse historique peut chercher à démêler les sens multiples. Par exemple, la version que nous proposons du roman des origines prend acte d'un effet en retour du moment analytique de la recherche sur le moment dialectique et d'une nécessaire réévaluation des différentes formes d'articulation de la dimension temporelle avec les dimensions spatiales, dont les implications tant politiques qu'épistémologiques ou esthétiques ne sauraient être méconnues.

Pèsent aussi sur le moment de l'analyse les contraintes qui résultent de la nécessaire congruence entre la discontinuité diachronique et la discontinuité synchronique : entre la forme primitive et la forme minimale. La forme première du vivant est d'abord définie comme forme minimale dans la mesure où elle doit présenter uniquement les caractéristiques sans lesquelles un système réel, actuellement observable, ne saurait être considéré comme vivant : la validité de sa définition est donc relative à la multiplicité et à la diversité des systèmes actuels sur lesquels porte l'analyse comparative et à la puissance des moyens mis en oeuvre pour analyser la structure et le fonctionnement de chaque système particulier. Cette définition peut être confirmée par une étude minutieuse des organismes unicellulaires procaryotes dont on a lieu de supposer qu'ils sont, parmi les organismes actuels, les plus proches de la forme primitive. Toutefois, tant qu'on en reste à des contraintes de cet ordre, rien ne garantit au fond que l'on ne soit pas en train de construire par la seule logique les antécédents dont la dialectique a besoin pour engendrer l'état actuel de la biosphère. Et c'est le lieu de rappeler que nous avons, dans un chapitre antérieur, distingué trois sortes d'archives : celles que révèle l'étude comparative des systèmes vivants actuels, suivant le principe que le plus général est aussi le plus ancien ; celles que dégage la comparaison entre la forme minimale ainsi définie et les systèmes vivants actuels qui s'en rapprochent le plus ; et celles, irremplaçables et décisives, que constituent les documents fossiles : seules ces dernières permettent de décider si la forme minimale a, outre sa vraisemblance logique, quelque chance de correspondre à la forme primitive. Elles exercent donc la contrainte ultime puisque, si elles sont généralement insuffisantes, dans la recherche des origines, pour fonder à elles seules une reconstruction cohérente et complète de la forme primitive, il n'en demeure pas moins que, pour être valide, une définition de la forme primitive doit intégrer toutes les informations fournies par l'analyse de tous les documents fossiles connus.

Nous voici encore ramenés au point de départ : au paysage dont la stratigraphie recèle des fragments et des traces qui scandent une dimension chronologique implicite que les techniques de datation s'efforcent d'expliciter avec le degré de précision dont elles sont capables. Mais il ne faudrait pas croire que l'on trouve là un socle réel dont il suffirait d'enregistrer les données : les documents fossiles ne se présentent pas d'eux-mêmes, il faut les trouver et les identifier, et l'on a peu de chances d'y réussir si on ne les cherche pas et si l'on ne sait pas ce que l'on cherche. Tant que l'on considéra l'apparition de la vie sur terre comme ancienne d'environ 500 millions d'années, on ne trouva pas trace de fossiles dans les strates du Précambrien ; mais quand on en vint à concevoir que la préhistoire de la vie devait s'étendre sur près de 3 milliards d'années et à se représenter la très petite dimension des premiers êtres vivants, on modifia le champ et les techniques d'investigation de telle sorte que l'on découvrit des fossiles microscopiques dans un affleurement de roches précambriennes, dans la formation de Gunflint, inaugurant ainsi une série de découvertes qui est loin d'être achevée.

Lorsqu'il s'agit d'identifier dans le paysage ce qui peut constituer des archives fossiles, le repérage des discontinuités suppose la réponse à une question préalable : quel est l'ordre de dimension de l'objet dont on cherche la trace, ordre de dimension qui diffère de façon considérable selon qu'il s'agit d'un monocellulaire microscopique, d'un pluricellulaire macroscopique, d'une colonie d'unicellulaires, d'un écosystème ou d'un état global de la biosphère. Or il ne peut être fixé de façon univoque car, nous l'avons vu, la définition de la forme vivante oscille nécessairement entre des systèmes dont les ordres de dimension sont sans commune mesure. Ici apparaît le mode de dislocation propre au discours génétique, contraint de sauter d'un corps de référence à un autre, sans pouvoir toujours trouver une articulation cohérente entre les exigences structurales et fonctionnelles posées par chacun d'eux. Ainsi, d'une manière générale, le problème de l'adaptation se pose différemment selon qu'on l'envisagea à partir de l'écosystème ou du génome et de ses modifications aléatoires, ou encore d'une population et des fluctuations statistiques de son pool génétique.

La topologie primaire d'un système vivant est définie par l'existence d'une membrane qui sépare le milieu interne du milieu externe et régule leurs échanges, or il est impossible de se placer en même temps des deux côtés de la membrane pour décrire le fonctionnement du système. La seule solution, pour retrouver l'unité de l'objet, est encore de définir les règles de la transformation qui permet de passer de la description relative à un référentiel de grande dimension à celle relative à un référentiel de petite dimension ou inversement. C'est en ce sens que nous avons introduit les deux opérations inverses de projection et d'introjection, tout en sachant combien leur définition est insatisfaisante, faute d'une mathématique de la forme qui détermine rigoureusement le point critique en deçà duquel une transformation donnée garde identique la forme à laquelle elle s'applique et au-delà duquel elle engendre une autre forme.

Lorsque le récit des origines, partant d'une forme initiale, prétend descendre le cours du temps en engendrant dialectiquement les formes successives jusqu'à la forme actuelle, c'est que, dans le moment de l'analyse qui l'a précédé et rendu possible, un corps de référence a été choisi, définissant une dimension chronologique unique, pour repérer les discontinuités signifiantes dans le paysage présent que le récit a pour objectif de retrouver au bout de sa course. Lorsque, par contre, l'analyse, prenant à rebours l'ordre de la genèse, fait varier les corps de référence et proliférer les archives dans le paysage, elle multiplie les dimensions chronologiques possibles et soumet le récit à la dislocation. Les deux moments de la recherche génétique sont antagonistes et indissociables. Antagonistes, puisque le récit dialectique n'est possible que s'il a préalablement soumis l'analyse à ses propres exigences, tandis que l'analyse ne peut se déployer dans toute sa pluridimensionalité sans, par là-même disloquer le récit. Indissociables, parce que rien ne relance mieux l'analyse que la présence insolente d'un récit et que rien ne saurait interdire, une fois le récit disloqué, qu'un autre récit, choisissant un autre corps de référence, lance un nouveau défi à l'analyse. La recherche génétique est enfermée dans cette polémique interminable entre la dialectique et l'analyse, parce que, si l'analyse est le moment de l'ascèse et de la frustration, la dialectique, qui reconstitue le récit pour nous conter une histoire, est le moment du plaisir ou simplement de la consolation.




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