accueil

François Foulatier - Le roman cosmogonique

Troisième partie - Formes de la genèse (Retour au sommaire)

CHAPITRE 3

LE RÉCIT DISLOQUÉ

Le cinéma a deux moyens de contester la forme linéaire du récit : la forme tabulaire des plans permet de présenter simultanément plusieurs éléments du récit, voire de mener simultanément plusieurs actions, quand le récitant serait obligé de les présenter successivement ; le retour en arrière introduit un décalage entre la forme temporelle du récit et celle de l'histoire qu'il raconte. Instruite par le cinéma, la bande dessinée peut introduire un décalage analogue : cessant de ranger ses vignettes sur des lignes horizontales à lire de gauche à droite et de haut en bas, elle traite la page entière comme une unité où des vignettes de dimensions diverses (G. Crépax) ou aux contours mal définis permettant toutes sortes de glissements (P. Druillet, S. Maroto) sont liées entre elles par un réseau de relations multiples qui n'impose plus un seul trajet au lecteur mais autorise des parcours nombreux et divers. « Les planches sont des systèmes tabulaires où les vignettes ne sont plus toujours intégrées dans un continuum logique, mais où certains cartoons, qui représentent la scène mentale du héros, entretiennent des rapports de contiguïté parois complexes. Les scènes de rêve et les scènes vécues se contaminent au point de devenir les phylactères les unes des autres. Tout cela, répétons-le, joint au souci d'une composition d'ensemble où le simultanéisme et la subversion des rapports syntagmatiques traditionnels forcent le regard à redistribuer les éléments de sa propre lecture. Crépax ou la mosaïque préférée à la fresque. » (P. Fresnault-Deruelle, Du linéaire au tabulaire, Communications, 24, 1976, p. 23).

Recensant les différentes manières d'utiliser la structure linéaire de la bande, la structure tabulaire de la page et la structure feuilletée de l'album, la bande dessinée révèle que le récit choisit son corps de référence (son système de coordonnées spatiales) parmi un grand nombre de possibles. Or c'est le corps de référence choisi qui détermine ce qui est simultané - ou inscrit dans une même unité narrative - et ce qui ne l'est pas, et, d'un corps de référence à l'autre, ce qui était successif peut devenir simultané et inversement ; chaque corps de référence définit donc une dimension temporelle qui lui est propre et, par conséquent, le temps du récit n'est pas nécessairement le même que celui de l'histoire qu'il raconte. Par là, la bande dessinée témoigne de l'introduction de la relativité dans la technique du récit. « Chaque corps de référence (système de coordonnées) a son temps propre ; une indication de temps n'a de sens que si l'on indique le corps de référence auquel elle se rapporte. » (A. Einstein, La relativité, 1964, p. 35.)

On pourrait penser que c'est la structure pluridimensionnelle du support graphique qui introduit la relativité et que la récitation orale, elle, permet une coïncidence entre le temps du récit et celui de la séquence d'événements racontée, puisqu'ils ont en commun d'être linéaires. C'est à cela que visait la règle classique des trois unités qui voulait donner à la représentation et à la réalité deux dimensions temporelles qui fussent, sinon identiqups, du moins superposables moyennant une translation le long de l'axe du temps : il fallait que l'action présentée sur la scène eût le même ordre séquentiel et la même durée que l'action réelle et passée qu'elle représentait. Une telle conception implique qu'il y ait, pour appréhender la réalité, un corps de référence unique auquel la représentation doit faire correspondre le sien par une adéquation aussi fine que possible. Autrement, l'adéquation ne peut se faire qu'en sens inverse : en attribuant à la réalité les coordonnées spatiales et temporelles inhérentes à la forme de récit que l'on a choisie. C'est une démarche que Proust illustre parfaitement, contestant l'apparence linéaire du temps pour lui attribuer une structure feuilletée qui est précisément celle du livre : et c'est en ce sens que le temps perdu est celui pendant lequel on n'écrit pas, tandis que le temps retrouvé est celui qui est rassemblé par l'écriture et prend la forme d'un livre.

La mémoire, non pas la mémoire volontaire qui range des instantanés le long de l'axe du temps, mais la mémoire involontaire qui peut, à l'occasion d'un événement infime (déséquilibre sur les pavés inégaux d'une cour) projeter sur la réalité présente une tranche du passé comme la lanterne magique des soirées d'autrefois projetait le corps de Golo sur la poignée d'une porte, la mémoire organise les souvenirs comme les pages d'un livre qui coexistent en se superposant et peuvent s'ouvrir au hasard. « Ce livre, le plus pénible de tous à déchiffrer, est aussi le seul que nous ait dicté la réalité, le seul dont "l'impression" ait été faite en nous par la réalité même. » (Marcel Proust, Le temps retrouvé). Toutes sortes de menus objets (une madeleine trempée dans une infusion, une cuiller qui tinte contre une assiette, une serviette empesée) peuvent, par l'impression qu'ils produisent en nous dans le présent, identique à une impression passée, ouvrir le livre à une page que l'on avait oubliée et ressusciter en un tableau qui a tous les prestiges de la réalité un événement ou un lieu d'autrefois, si bien que le monde est rempli d'archives - c'est-à-dire de signes qui renvoient de la page où nous sommes à une autre tournée depuis longtemps - dont quelques-unes sont identifiées et bien peu déchiffrées. La distance temporelle est ainsi transformée en distance spatiale, comme cet « écartement d'un invisible compas » qui sépare l'image du jeune homme, que le narrateur avait conservée de lui-même, de l'image du vieux monsieur que lui renvoie le jeune Létourville dont il pensait se faire un ami, ou qui sépare le visage d'une grand-mère, rendu inaltérable par une « intelligente et pieuse tendresse », du visage de vieille femme accablée qui se révèle au détour d'une rencontre inopinée. Le temps garde cependant son irréversibilité que manifeste l'impossibilité de faire coïncider parfaitement les images successives d'un même être, mais sa lecture, comme celle d'un livre, n'est pas soumise à une direction unique, elle se prête à tous les retours en arrière, à tous les vagabondages qu'autorise le dévoilement fortuit des archives.

Des séries se constituent, et les tableaux qu'elles rassemblent peuvent certes être ordonnés en une séquence suivant les dates du calendrier qui en sont comme la pagination, mais ils entretiennent néanmoins de multiples relations de contiguïté, comme différentes pages d'un même livre peuvent renvoyer les unes aux autres selon un réseau qui ouvre de multiples trajets de lecture. Ces séries, dont l'entrecroisement constitue le corps de la mémoire, débordent très largement le cadre de la mémoire individuelle, puisqu'elles intègrent dans une relation en miroir l'amour du narrateur pour sa mère, l'amour de Swann pour Odette, l'amour du narrateur pour Albertine et toutes les amours que rendent inquiètes la jalousie et le désir à jamais inassouvi d'une possession parfaite et de tous les instants. De telles séries, qui font se refléter les uns dans les autres des tableaux aussi dissemblables, en première apparence, que le duo cruel de Mademoiselle Vinteuil et son amie, à Montjouvain, la rencontre de Monsieur de Charlus et de Jupien dans la cour de l'hôtel de Guermantes et la fécondation d'une orchidée par un bourdon, visent en fait à opérer une mise en ordre totale du monde, par une démarche qui n'est pas sans évoquer la « pensée sauvage ». « Le propre de la pensée sauvage est d'être intemporelle ; elle veut saisir le monde, à la fois, comme totalité synchronique et diachronique, et la connaissance qu'elle en prend ressemble à celle qu'offrent, dans une chambre, des miroirs fixés à des murs opposés et qui se reflètent l'un l'autre (ainsi que les objets placés dans l'espace qui les sépare), mais sans être rigoureusement parallèles. Une multitude d'images se forment simultanément, dont aucune n'est exactement pareille aux autres ; dont chacune, par conséquent, n'apporte qu'une connaissance partielle de la décoration et du mobilier, mais dont le groupe se caractérise par des propriétés invariantes exprimant une vérité. » (C. Lévi-Strauss, La pensée sauvage, 1962, p. 348).

Bien qu'il se présente sous la forme très classique de mémoires qui commencent avec l'enfance du narrateur pour le suivre, à travers l'adolescence et l'âge adulte, jusqu'aux portes de la mort, le récit est disloqué et, du même coup, il est affecté par la distemporalité, si l'on peut dire, que cette dislocation implique. En effet, le jeu de miroirs à l'intérieur d'une série fait que toute action se reflète en d'autres qui sont en d'autres lieux et d'autres temps ; il y a donc un jeu de correspondances entre des actions repérées dans des corps de référence différents. En outre, chaque action, chaque personne se modifie en fonction du point d'où elle est perçue : le Swann des grands parents du narrateur ne coïncide pas avec le Swann des Guermantes,l'Odette de Swann est comme étrangère à l'Odette de Forcheville. Chaque être est comme un polyèdre dont les multiples faces ne peuvent être toutes perçues en même temps et qui est ainsi disloqué parce qu'il n'existe aucun point à partir duquel l'unité de cette multiplicité pourrait être saisie. Il n'y a pas de corps de référence privilégié, correspondant mieux que tout autre à la réalité : celui par rapport auquel nous ordonnons les sensations qui nous viennent du monde dépend d'un choix que nous faisons en fonction des impressions éveillées dans notre corps et de notre niveau de conscience, d'un choix qu'il faut refaire à chaque éveil. « Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes. Il les consulte d'instinct en s'éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu'il occupe, le temps qui s'est écoulé jusqu'à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. » (Marcel Proust, Du côté de chez Swann). Et les variations qui nous permettent de glisser de la réalité au rêve, à l'imaginaire ou au souvenir font bien apparaître que le corps de référence choisi, investi d'une lourde charge de réalité dans le moment où il est choisi, n'est qu'un parmi d'autres possibles, et que la réalité n'est saisie comme telle que par l'effet d'une disposition particulière de notre activité consciente. « Peut-être, suggère Proust, l'immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d'autres, par l'immobilité de notre pensée en face d'elles. »

Plus question donc de trouver le corps de référence unique auquel pourraient être ramenés tous les autres, comme c'était le cas dans les romans policiers où l'on voyait le détective, dans le dernier chapitre, remettre en ordre tous les indices et établir la vérité en restituant dans son intégrité le système des coordonées spatiales et temporelles qui avait été falsifié par les adroites manipulations du coupable et par les interprétations erronées de la police officielle. On peut seulement envisager de définir des règles de transformation permettant de passer d'un corps de référence à n'importe quel autre et de retrouver ainsi la cohérence du monde, non par la découverte d'un point de vue central à partir duquel un regard circulaire embrasserait le réel en sa totalité, mais par l'exploration d'un réseau de correspondances dont la structure globale permettrait de saisir le sens de chacun des multiples trajets qu'il autorise. Le roman accomplit ici une révolution analogue à celle de la théorie physique renonçant au corps de référence absolu, personnifié par l'éther au repos, pour lui substituer l'ensemble des systèmes de coordonnées à quatre dimensions liés les uns aux autres par les transformations de Lorentz. Avec cette différence toutefois que si le roman accède, par la dislocation du récit, à la multiplicité des corps de référence, il semble que la définition des règles de transformation soit une tâche au-dessus de ses forces. C'est ainsi que les romans de Chandler se terminent généralement par une dernière version des faits, arrangée par le détective privé, qui n'a d'autre mérite que de contenter tout le monde, la police et les clients du détective, et de mettre un terme à l'affaire ; mais comme il n'est possible de trouver, même à la relecture, ni une version qui serait la vraie ni une règle de transformation permettant de passer d'une version à n'importe quelle autre et de retrouver la cohérence globale, il en résulte un sentiment d'insatisfaction qui n'est pas sans rappeler celui que nous procure la réalité telle que nous la vivons au jour le jour.

Une dislocation analogue affecte, semble-t-il, la théorie de l'évolution, plus exactement : le récit de l'origine des espèces qu'elle sous-tend. Le discours néo-darwinien implique que soient définis l'objet dont on décrira l'évolution et le corps de référence qui permettra de la décrire. L'objet, ce n'est ni l'individu ni l'espèce, mais une population présentant une variabilité génétique, traduite dans un polymorphisme plus ou moins important, entretenue par les mutations et les recombinaisons géniques et limitée par la sélection naturelle qui tend à assurer à la fois l'équilibre épistatique des génotypes et l'adaptation des phénotypes à l'environnement. Dans le corps de référence, l'espace est constitué par l'ensemble continu des niches écologiques plus ou moins variées, occupées par la population, et dans lequel une rupture doit se produire, instituant une barrière géographique entre un groupe plus ou moins important et le reste de la population, pour que le processus de spéciation commence. La dimension temporelle intervient alors : la population fondatrice ne possédant plus qu'une partie de la variabilité génétique de la population mère et étant soumise à des pressions sélectives différentes, il est fort peu probable qu'elle reconstitue le pool génétique d'origine, il est au contraire possible qu'elle s'en écarte progressivement au point de constituer une nouvelle espèce incapable de croisement avec celle dont elle dérive, à condition que l'isolement géographique soit maintenu pendant une durée assez longue. Or la plupart des paramètres qui entrent dans la définition de la population ou sont mis en jeu dans le corps de référence sont actuellement l'objet d'une discussion souvent très sévère.

La notion de variabilité génétique est l'un de ces paramètres : le perfectionnement des techniques d'électrophorèse a fait apparaître que le polymorphisme est beaucoup plus important et répandu qu'on ne le croyait. Pour expliquer ce phénomène, on fait appel à la théorie de l'hétérosis : dans le cas d'un gène à plusieurs allèles, les formes hétérozygotes seraient avantagées ; à l'inverse, les formes homozygotes pourraient être létales ou entraîner un désavantage qui écarte leur porteur de la reproduction. L'envers du polymorphisme serait donc l'existence d'un fardeau génétique s'accroissant avec le nombre des gènes alléliques et avec le nombre d'allèles par gène. Or les estimations actuelles du polymorphisme impliquent, dans cette hypothèse, l'existence d'un fardeau génétique tel que la contre-sélection affectant les génotypes homozygotes ne permettrait à aucune population de se reproduire. Différentes solutions sont proposées pour résoudre ce problème. Parmi elles, la théorie neutraliste de Kimura et Ohta (cf. M. Kimura, La théorie neutraliste de l'évolution moléculaire, Pour la science, 27, 1980) qui, à la différence du néo-darwinisme pour lequel tout allèle mutant est mieux ou moins bien adapté que celui auquel il se substitue, suppose que la plupart des allèles mutants détectés par électrophorèse (au niveau, non du phénotype, mais de la molécule) sont sélectivement neutres, c'est-à-dire ni plus ni moins avantageux que les allèles qu'ils remplacent. Une autre solution est l'hypothèse du choix de l'habitat (cf. J. R. Powell et C. E. Taylor, Genetic Variation in Ecologically Diverse Environments, American Scientist, 67, 1979) : considérant que la valeur sélective concerne le phénotype et dépend non seulement du génotype mais aussi du milieu dans lequel il s'est développé, on suppose qu'un allèle mutant sera intégré dans le pool génétique si les hétérozygotes qui le portent peuvent se spécialiser dans l'exploitation d'une niche écologique jusqu'alors sous-exploitée par le reste de la population ; un environnement sufisamment diversifié permettrait un polymorphisme important sans fardeau génétique excessif, à condition que les différents génotypes aient tous des fréquences intermédiaires, ce qui est le cas si tous les génotypes permettent à peu près la même adaptation au plus grand nombre de niches occupées par la population globale et si, en outre, chacun se montre particulièrement bien adapté à l'une d'entre elles pour laquelle il manifeste sa préférence au niveau du comportement.

La notion même d'adaptation est remise en question. Deux exemples suffiront à montrer les principales difficultés qu'elle présente aujourd'hui. Stegausorus est un dinosaure herbivore présentant une série de plaques osseuses tout au long de l'échine ; posant le problème au niveau des relations entre espèces différentes dans un même réseau trophique, certains considèrent ces plaques comme des structures défensives contre l'attaque des prédateurs ; d'autres, se situant au niveau des communications entre congénères, pensent qu'il s'agit d'un signal de reconnaissance à valeur sexuelle ; pour d'autres, enfin, ces plaques ont un sens au niveau de l'adaptation physiologique au milieu : par leur structure et leur disposition, analogues à celles des ailettes d'un radiateur, elles font penser à un dispositif de régulation thermique. Le sens adaptatif attribué à un même organe peut donc varier en fonction du système d'interactions à l'intérieur duquel on situe hypothétiquement l'animal qui le porte. Un second exemple est celui du menton humain : on a depuis longtemps remarqué le caractère néoténique du crâne humain dont la forme adulte est bien plus proche du crâne foetal du chimpanzé que du crâne adulte de celui-ci. Or le menton humain attire l'attention parce qu'il est relativement plus important chez l'adulte que chez l'enfant et qu'il est inexistant chez le chimpanzé, jeune ou adulte. On a donc cherché quelle pouvait être sa valeur adaptative jusqu'à ce qu'on découvre qu'il n'a, à titre d'organe, pas d'existence : conformément à l'hypothèse néoténique, la mâchoire inférieure n'a cessé de régresser dans l'évolution dr l'homme, mais elle est constituée de deux parties, le champ dentaire et le champ alvéolaire, dont la seconde a connu une réduction plus rapide que la première, faisant ainsi apparaître le menton. Un découpage erroné peut donc engendrer la question insoluble de la valeur adaptative d'un organe inexistant. La difficulté est double : il faudrait, d'une part, procéder à un découpage qui corresponde bien à l'histoire évolutive de l'organisme considéré et, d'autre part, situer chaque unité ainsi isolée dans le système d'interactions où se manifeste son véritable sens fonctionnel. « Le biologiste est alors dans la même position qu'un archéologue qui découvrirait, sans aucune explication, une machine dont il devrait comprendre à la fois l'utilité et le fonctionnement. » (R. Lewontin, L'adaptation, Pour la science, 13, 1978, p. 132).

La dimension temporelle de la spéciation est elle aussi remise en question. Si la divergence entre deux espèces résultait de l'addition, pendant un grand nombre de générations, de petites différences résultant de micromutations, on devrait trouver des séries fossiles montrant le passage continu d'une espèce à l'autre, en particulier en ce qui concerne les caractères mesurables tels que la taille. Or il n'en est rien, et les séries les plus complètes de fossiles suggèrent que l'évolution s'est produite par larges sauts ; ainsi l'on voit que, chez les chevaux, les chameaux et certains reptiles fossiles, l'accroissement de la taille suit, au fils des espèces successives, une progression géométrique (cf. S. Lôvtrup, La crise du Darwinisme, La recherche, 80, 1977). Ceci conduit à chercher le point de départ de la spéciation dans des macromutations, des remaniements chromosomiques, qui diminuent sévèrement la fécondité des hétérozygotes mais perdent cet inconvénient chez les homozygotes tout en constituant autour de ceux-ci, qui doivent alors se reproduire entre eux, une barrière reproductrice très efficace (cf. J. de Grouchy, De la naissance des espèces aux aberrations de la vie, 1978). La seule difficulté est que ces remaniements chromosomiques ne peuvent apparaître qu'à l'état hétérozygote, mais une extrême consanguinité, dans une population fondatrice réduite à sa plus simple expression, permet l'apparition d'homozygotes en deux générations. La naissance d'une espèce nouvelle et l'établissement de l'isolation reproductrice entre elle et l'espèce mère ne résulterait pas, dans ce cas, d'un long processus d'accumulation de différences minimes, mais d'un remaniement rapide affectant d'emblée l'équilibre global du génotype. « Des combinaisons géniques entièrement nouvelles peuvent naître dans ces populations fondatrices, des gènes rares ailleurs peuvent devenir les gènes prévalents et, en raison de la forte consanguinité, des hétérozygotes peuvent produire des homozygotes en deux générations. Le bouleversement génétique est parfois si intense dans ces populations fondatrices que l'on peut parler d'une véritable révolution génétique. » (E. Mayr, La biologie de l'évolution, 1981, p. 149). La même remise en question de la dimension temporelle se manifeste dans la divergence entre l'estimation de la distance entre deux espèces proposée par les biochimistes dans le cadre de la taxinomie moléculaire et celle proposée par les paléontologistes à partir de l'anatomie comparée.

Le récit de l'origine des espèces ne peut plus être construit en fonction d'un corps de référence unique. La multiplication des disciplines, chacune possédant ses techniques propres, a entraîné la multiplication des espaces, chacun ayant sa chronologie propre, dans lesquels la question de la spéciation peut être posée. Or la question se pose différemment - et les réponses différent aussi - selon qu'on la pose au niveau moléculaire ou au niveau anatomophysiologique, à l'échelle de l'individu ou à celle de la population, au niveau génétique ou au niveau écologique. La multiplication des corps de référence entraîne la dislocation du récit, car si l'on doit renoncer au projet d'unifier la théorie par le recours à un corps de référence unique, il semble encore impossible de définir les règles de transformation qui permettraient d'articuler de façon cohérente les données et les hypothèses correspondant aux différents référentiels ; mais c'est sans doute en ces termes que se pose désormais le problème de l'unité théorique en ce domaine.



>>> Retour au sommaire
>>> Suite