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François Foulatier - Le roman cosmogonique

Deuxième partie - Genèse des formes (Retour au sommaire)

CHAPITRE 3 - GENÈSE DE LA FORME HUMAINE
Spécificité de l'étude génétique - Des origines de l'homme - Genèse de la rupture

GENÈSE DE LA RUPTURE

La définition minimale de Homo dont nous avons proposé une représentation graphique est une définition cumulative : la plupart des caractéristiques qu'elle intègre à titre d'éléments peuvent être observées chez d'autres espèces animales, mais isolées ou partiellement regroupées ; c'est leur cumul chez un seul et même animal qui, en première analyse, fait l'originalité de Homo. Toutefois il ne s'agit pas d'une simple addition : leur présence simultanée dans un même système vivant se conjugue avec l'existence d'un grand nombre de boucles de rétroaction qui augmentent considérablement la complexité du système et modifient en retour les caractéristiques élémentaires elles-mêmes. Pour justifier dans le détail cette définition, nous nous proposons d'instaurer des relations analogiques entre la forme minimale de l'homme et d'autres systèmes actuellement observables. Chacune de ces analogies doit donc faire l'objet d'une exposition qui précisera tel ou tel élément de la définition, mais aussi d'une analyse critique qui dégagera, à côté des dimensions dans lesquelles la relation analogique est valide, les dimensions dans lesquelles elle ne l'est pas.

Si nous nous intéressons en premier lieu à l'organisateur de la forme sociale qu'est le partage de nourriture, nous admettrons que les animaux présentant la plus grande analogie avec Homo sont les insectes sociaux chez lesquels un rôle très important est joué par la trophallaxie : un individu peut absorber une nourriture élaborée par un congénère qui la régurgite ou l'excrète ; il en résulte, dans le corps social, une circulation de nourriture qui a pour fonction principale d'en assurer la cohésion. Chez les abeilles, la trophallaxie détermine l'existence d'une odeur collective, propre à la ruche, qui permet aux abeilles d'une même colonie de se reconnaître entre elles, mais aussi d'identifier et de chasser les étrangères. Elle assure en outre la circulation de signaux chimiques actifs à de très faibles concentrations, les phéromones, qui sont en grande partie responsables de l'homéostasie de la collectivité. La division du travail est, en effet, fondée sur la répartition des individus en trois castes : les mâles produits par parthénogenèse gamophasique à partir d'oeufs non fécondés, les femelles produites à partir d'oeufs fécondés et subdivisées en deux castes : la reine, seule femelle sexuée, et les ouvrières dont la maturation sexuelle est inhibée par une phéromone sécrétée par la reine ; à quoi s'ajoute une succession plus ou moins souple de stades dans le développement des ouvrières, en fonction de laquelle elles commencent par donner leurs soins aux larves, puis deviennent cirières, nettoyeuses, ventileuses, butineuses puis gardiennes. La circulation de la phéromone est assurée par les abeilles qui la lèchent sur le corps de la reine et la transmettent à toute la colonie. En l'absence de la reine, cette circulation est interrompue et, au bout de quelques heures, les ovaires des ouvrières se développent ; à plus long terme, certaines d'entre elles pourront pondre quelques oeufs. Comme le souligne R. Chauvin (Le comportement social chez les animaux, 1961, p. 113), « il s'agit donc d'une régulation hormonale assez comparable à celle que l'on rencontre à l'intérieur d'un organisme ». Chez les fourmis et chez les termites, le nombre des castes est plus important, variable d'une espèce à l'autre, et leur déterminisme est assez mal connu : il semble que toutes les larves d'une colonie soient identiques au moment de l'éclosion et possèdent toutes les potentialités, il y a donc une régulation sociale qui détermine la morphologie des individus et leur distribution dans les différentes castes et il est probable que la circulation des phéromones assurée par la trophallaxie joue un rôle important dans cette régulation.

Chez les insectes sociaux, la structure et le fonctionnement de la société présentent des caractères qui ne sont pas sans rappeler la structure et le fonctionnement d'un organisme pluricellulaire. Un exemple de coordination spatiale est fourni par le processus de construction de la termitière ; selon la théorie de la stigmergie, à partir d'une phase d'incoordination, c'est l'ébauche, d'abord aléatoire, de l'oeuvre qui excite, dirige et coordonne les comportements des ouvrières. Pour J. L. Deneubourg (Application de l'ordre par fluctuation à la description de certaines étapes de la construction du nid chez les termites, Insectes sociaux, 24, 2, 1977), c'est un exemple d'ordre par fluctuation, puisque c'est une fluctuation initiale aléatoire (accumulation de boulettes de terre un peu plus importante en un point) qui, lorsqu'elle a dépassé une taille critique, stimule, par l'intermédiaire d'une substance de type hormonal, une activité qui a pour résultat son amplification. On sait, par ailleurs, que l'activité des butineuses, chez les abeilles, est coordonnée par une horloge sociale dont les effets se combinent avec ceux de l'horloge interne propre à chaque insecte et ceux de l'horloge externe constituée par la position du soleil et les variations de la lumière. On pourrait encore, sur de nombreux exemples, montrer que la colonie possède des propriétés, telle l'homéothermie, que ne possèdent pas les individus qui la composent. On peut, à de nombreux égards, considérer l'organisation d'une société d'insectes comme une projection, dans un système de plus grande dimension, de l'organisation d'un pluricellulaire. On y est invité, en particulier, par l'analogie entre les phéromones et les hormones, d'une part, entre la détermination des castes et la différenciation ontogénétique des organes, d'autre part. Bien que cette analogie ne soit pas généralisable mais doive être limitée à un nombre sans doute assez restreint de caractéristiques des deux systèmes, on peut considérer qu'une colonie d'insectes sociaux présente un plus haut degré d'individuation que chacun des organismes qui la composent. Et l'exemple des termites, qui ont à la fois l'anatomie la plus primitive et l'organisation sociale la plus complexe, suggère qu'il y a compensation de l'une par l'autre, comme si les formes organiques les moins spécialisées offraient un matériau plus malléable aux transformations morphologiques que leur impose l'organisation sociale pour les intégrer. Comme le dit G. Simondon, à propos des colonies d'éponges, « tout se passe comme si l'individualité était une grandeur pouvant se répartir entre les parties et le tout ; plus le tout est individualisé, moins les parties le sont ; au contraire, si les parties sont presque des individus complets [...] le tout est peu individualisé » ; (L'individu et sa genèse physico-biologique, 1964, p. 191).

Entre la forme sociale minimale de Homo et les formes d'organisation des insectes sociaux, en particulier des abeilles, l'analogie est assez riche en développements : de part et d'autre, en effet, on trouve des corrélations entre le partage de nourriture, la division du travail, une importante activité technique et un mode complexe de communication purement hypothétique chez Homo habilis, tout à fait réel chez les abeilles. Toutefois, il y a des différences qui limitent sérieusement la portée de cette analogie et dont l'analyse permet de mieux cerner la spécificité de Homo. En premier lieu, les insectes sociaux sont sédentaires, leur activité technique consiste à bâtir un édifice servant à la fois d'entrepôt et d'habitation, et c'est par rapport à la structure architecturale de cet édifice que s'articule la division du travail : à l'extérieur, collecte et transport de nourriture ; à la frontière, filtrage des entrées ; à l'intérieur, stockage de nourriture, élevage des larves, maintenance de l'édifice. Au contraire, Homo est, à l'origine, un semi-nomade ; la division du travail, pour lui, répond à deux nécessités : celle d'élever et de protéger les jeunes et celle d'exploiter deux sources différentes de nourriture ; elle s'articule autour du camp de base, une fraction du groupe restant à proximité tandis que l'autre explore un périmètre plus vaste ; mais, le camp étant provisoire et sa réalité architecturale étant très sommaire, l'activité technique se concentre sur la fabrication d'objets portatifs de petite dimension. En second lieu, nous considérons les programmes génétiques qui différent évidemment par leur contenu, mais aussi par leur mode d'intervention dans la détermination des comportements. E. Mayr nous fournit les instruments qui permettent d'analyser cette différence : « Un programme génétique qui ne permet pas d'appréciables modifications au cours du processus de traduction dans le phénotype est ce que j'ai nommé programme fermé. Il est fermé parce que l'expérience ne peut rien y insérer. [...] Un programme génétique qui permet des acquisitions supplémentaires au cours de la vie de son possesseur est ce que je nomme un programme ouvert. » (La biologie de l'évolution, 1981, p. 62). En première analyse, le programme génétique des insectes sociaux ne se présente pas comme un programme fermé, puisqu'il peut se traduire en des phénotypes différents correspondant aux différentes fonctions définies par l'organisation du corps social. Mais cette variabilité phénotypique manifeste l'existence, dans un même génotype, de potentialités multiples qui sont réalisées alternativement ou successivement et les facteurs externes qui ont un effet différenciateur pendant la maturation sont, pour l'essentiel, des stimulations spécifiques émises dans le milieu interne de la colonie. Quant aux effets de l'expérience individuelle ou de l'éducation des jeunes par les adultes, ils semblent de peu de poids et la plasticité des acquisitions individuelles est elle-même très restreinte. Aussi peut-on conclure que l'équipement comportemental des insectes sociaux est dépendant d'un programme génétique relativment fermé. Nous verrons qu'il en va tout autrement chez les Primates en général et, sans doute, chez Homo habilis en particulier.

Nous centrerons notre étude sur deux espèces qui présentent chacune un intérêt particulier : les Babouins Hamadryas qui sont, comme Homo habilis, adaptés à la savane, mais sont quadrupèdes et relativement éloignés des hominidés du point de vue taxinomique; les Chimpanzés qui sont, de ce point de vue, les animaux les plus proches de l'homme, mais sont adaptés à la forêt. Chez les hamadryas (cf. P. E. Simonds, The social Primates, 1974), un seul mâle contrôle étroitement un groupe de femelles, assisté parfois par un mâle plus jeune qui sera son successeur. Parvenus à la puberté, les autres jeunes mâles sont repoussés dans des groupes monosexuels marginaux, tandis que les jeunes femelles restent au centre du groupe, a proximité du mâle dominant. Une troupe d'hamadryas coordonne un certain nombre de sous-groupes comprenant chacun un mâle et son harem. Chez les chimpanzés (cf. J, van Lawick-Goodall, Les chimpanzés et moi, 1971), les mâles, nombreux dans un même groupe, sont loin de contrôler les femelles aussi strictement : c'est la hiérarchie qui détermine les possibilités d'accès aux femelles lorsque celles-ci sont réceptives, les mâles de rang élevé ayant priorité sur ceux de rang inférieur. Le rang lui-même dépend de la capacité qu'a le mâle d'impressionner les autres dans des parades de charge, à grand renfort de gesticulations et de cris. Celui d'une femelle est fonction des préférences marquées par les mâles ; pour les plus âgées, il peut aussi dépendre du rang auquel parviennent leurs fils. Dans les deux espèces, l'organisation sociale ne prend appui sur aucune structure architecturale permanente : chimpanzés et babouins nomadisent dans des domaines plus ou moins vastes selon les ressources nutritives offertes par l'environnement. Elle ne prend que très peu appui sur des différenciations morphologiques : les jeunes présentent une couleur particulière qu'ils perdent à la puberté ; la différence sexuelle, assez fortement marquée chez les femelles hamadryas en chaleur sous forme de callosités génitales, est atténuée par le développement mimétique de callosités analogues chez les mâles ; quant aux chimpanzés femelles, elles présentent en période d'oestrus une enflure génitale rose relativement discrète.

Chez ces deux espèces, l'organisation sociale s'appuie principalement sur des comportements acquis pendant la période d'immaturité qui est longue : les hamadryas sont pubères vers l'âge de 4 ans ; les chimpanzés, vers l'âge de 8 ou 9 ans. Le très haut degré d'agressivité développé par les hamadryas pour se protéger des prédateurs de la savane rend nécessaires, en contrepartie, des mécanismes de contrôle très stricts et des liens très serrés pour assurer la cohésion sociale. Alors qu'elles rejettent leurs fils très tôt, les mères gardent leurs filles auprès d'elles, au voisinage du mâle dominant. Elles renforcent le lien entre elles et ce dernier en recourant au comportement d'épouillage qui est un comportement maternel de toilette transposé en un comportement social de soumission. Le mâle dominant, en retour, manifeste un comportement quasi maternel à l'égard des jeunes femelles, instaurant ainsi un lien qui sera renforcé ultérieurement par la relation sexuelle. Chez les chimpanzés, les jeunes restent avec leur mère, dormant avec elle et continuant à la téter, pendant plus de quatre ans. Durant les premiers mois, ils sont portés par elle, puis ils apprennent à se tenir sur son dos, cramponnés à sa fourrure, pendant ses déplacements ; c'est là également qu'ils se réfugient, à l'arrêt, en cas de danger. Plus âgés, ils consacrent une grande part de leur temps à des jeux avec d'autres jeunes du même âge, mais ils gardent un contact étroit avec leur mère jusqu'à la puberté et souvent même au-delà. Comme les naissances sont espacées d'environ trois ans et que l'enfance dure près de huit ans, des liens très solides s'établissent entre frères et soeurs. Des liens multiples et variés se créent aussi à l'occasion de jeux entre les jeunes et les mâles adultes qui montrent à leur égard une grande bienveillance et acceptent volontiers des parties de chatouille ; il en résulte une reconnaissance personnelle de chacun par les autres membres du groupe. En outre, dans les jeux et les premiers affrontements de l'adolescence peut se nouer, entre deux individus, une relation d'entraide très durable.

Le caractère ouvert du programme génétique des Primates est confirmé par deux sortes de recherche. D'une part, les travaux de H. F. Harlow (Love created, love destroyed, love regained, in Modèles animaux du comportement humain, 1972) sur les macaques rhésus ont montré que des individus élevés dans l'isolement étaient incapables d'avoir des comportements sexuels, sociaux et, dans le cas des femelles, maternels, et que la privation de jeux avec des compagnons du même âge était au moins autant responsable de cette carence que l'absence de soins maternels. Même si l'on admet que ces comportements ont une base génétique, il est clair que les expériences de la petite enfance jouent un rôle prépondérant sur leur activation et leur ajustement aux circonstances extérieures. D'autre part, les travaux de S. Kawamura (The pre-culture in the japanese macaques, in Modèles animaux du comportement humain, 1972) ont mis en évidence, chez les macaques japonais, l'existence d'une « préculture » caractérisée essentiellement par une pression éducative des adultes sur les jeunes : encadrant assez étroitement leurs apprentissages elle permet cependant des innovations telles que le lavage des patates douces dans l'eau de mer, et leur propagation très facile chez les jeunes, moins facile chez les mères et difficile chez les mâles adultes. Dans ces deux cas, l'importance des jeux de l'enfance est manifeste, ce sont eux, en effet, qui permettent, d'une part, l'initiation sociale des jeunes et leur intégration dans le groupe, d'autre part, un enrichissement de l'équipement comportemental du groupe. A travers cette double fonction des jeux se révèle, dans les sociétés de Primates, l'existence d'une tradition fortement conservatrice, mais capable de tolérer l'introduction et la transmission de comportements nouveaux. Or, selon K. Lorenz (Plays and vacuum activities, in L'instinct dans le comportement des animaux et de l'homme, 1956), le jeu est une activité exploratoire dans un environnement sans tension, ce qui implique que le jeune bénéficie de la protection des adultes ouvrant un espace où peuvent être essayés des comportements moteurs, alimentaires, sociaux, sans risque sérieux ; et l'existence du jeu dans une espèce doit, suivant cette définition, être mise en relation avec trois caractères qui peuvent se combiner de diverses façons : une relative ouverture du programme génétique, un degré relatif de non-spécialisation et un niveau élevé d'organisation nerveuse.

A cet égard, la comparaison entre les hamadryas et les chimpanzés est très instructive. Chez les premiers, la préculture présente un aspect très rigide, dans la mesure où le mâle dominant contrôle étroitement l'éducation des jeunes, rejetant les mâles à la périphérie et s'appropriant les femelles. Plus encore que chez les macaques japonais, pour lesquels K. Imanishi a montré que la mère transmet son rang à son fils, chez les hamadryas, seul le fils d'une femelle de très haut rang a des chances de demeurer assez longtemps auprès du mâle dominant pour pouvoir à la fois adopter sa manière d'être à l'égard des autres mâles et se faire adopter par lui comme auxiliaire et futur successeur. Chez les chimpanzés, au contraire, le rang hiérarchique d'un mâle dépend de l'assurance qu'il manifeste, parvenu à l'âge adulte, dans ses relations avec les autres, particulièrement dans les parades de charge ; or cette assurance n'est pas fonction seulement du rang de sa mère, elle peut aussi dépendre de l'importance et du degré de cohésion d'un groupe de frères et soeurs, des alliances passées, en dehors de tout lien de parenté, à l'occasion des jeux de l'adolescence, de la capacité d'utiliser des objets nouveaux, tels que des bidons vides que l'on frappe l'un contre l'autre, pour impressionner ses rivaux. Cette souplesse relative est rendue possible par l'absence d'un contrôle strict du groupe sur ses membres : il n'est pas rare que plusieurs individus quittent une troupe de chimpanzés pour en rejoindre une autre temporairement ou définitivement, ou pour vivre quelque temps à l'écart ; ainsi l'organisation sociale est assurée moins par une structure rigide que par un réseau complexe de relations interindividuelles qui permet la réalisation d'une grande variété de formes d'individuation dans lesquelles l'histoire de chacun joue un rôle déterminant.

Cette différence entre les deux espèces est liée à des conditions différentes d'environnement : alors que la forêt offre aux chimpanzés la possibilité de trouver rapidement dans les arbres un refuge et une nourriture abondante, propice au vagabondage, la savane découverte expose les hamadryas aux attaques des prédateurs auxquelles ils ne peuvcnt résister qu'en restant très soudés. Mais d'autres facteurs entrent en ligne de compte : la taille plus imposante des chimpanzés les rend moins vulnérables quand ils sont isolés, et surtout leur développement cérébral plus important et leur enfance plus longue font que les jeux interviennent plus profondément dans l'acquisition des comportements utiles et dans la formation de ce que nous appellerons, de façon anthropomorphique, la personnalité. Or Homo habilis avait une taille et un poids proches de ceux du chimpanzé, on peut penser que sa période d'immaturité était de durée comparable, et son volume cérébral était assez nettement supérieur ; nous sommes donc en droit de supposer que ses formes sociales présentaient plus d'analogie avec celles observées chez les chimpanzés qu'avec celles qui sous-tendent, chez les hamadryas, une adaptation à la savane réalisée aussi par Homo habilis, mais par des moyens très différents. Cette idée se trouve confirmée par l'examen des comportements destinés à renforcer le lien social. Chez de très nombreux Primates, l'épouillage et la présentation du derrière sont devenus des signaux par lesquels un individu reconnaît le rang supérieur d'un autre et apaise son agressivité : l'un dérive des soins de la mère à son nourrisson, l'autre, des jeux sexuels à vide auxquels s'exercent les jeunes dans leur groupe d'âge. Or les chimpanzés adultes se distinguent par le temps exceptionnellement long qu'ils consacrent à l'épouillage mutuel et par une gamme très variée de comportements d'apaisement dérivés eux aussi de la relation maternelle, tels que le baiser, prolongement du nourrissage au bouche à bouche du nourrisson par sa mère, ou le geste de tendre la main, prolongement de celui par lequel le nourrisson inquiet se rassure en touchant sa mère (cf. W. Wickler, Les lois naturelles du mariage, 1971). Il est intéressant de voir des comportements de cette sorte se regrouper en une scène dans laquelle, tandis qu'un mâle adulte se repaît d'un gibier qu'il vient d'attraper, un congénère, parent ou ami, vient quémander une part de viande en tendant la main et reçoit une bouchée que l'autre recrache après l'avoir mastiquée. « En tout, Rodolf s'occupa tout seul de la quasi-totalité de la carcasse pendant neuf heures ; de temps à autre il crachait sa pâtée dans une main qui se tendait, ou tel ou tel mâle réussissait à prélever une bribe de cette carcasse et s'enfuyait aussitôt » (J. van Lawick-Goodall, op. cit., 1971, p. 225). Une telle scène, certes, n'est pas fréquente, car les chimpanzés ne chassent qu'exceptionnellement, mais il est remarquable que, chez eux, le partage de nourriture, sous la forme d'un don volontaire ou d'un chapardage, ne se produise qu'à l'occasion de la consommation de viande. Il est remarquable également que les deux exemples les plus nets d'une fabrication d'outil par les chimpanzés soient en rapport avec la recherche de nourriture et de boisson : « Il dépouille une tige de ses feuilles pour en faire un outil approprié à la pêche aux termites [...] Les feuilles dont le chimpanzé a accru le pouvoir absorbant en les mastiquant servent d'« éponge » pour recueillir l'eau de pluie que ses lèvres ne peuvent atteindre » (Ibid., p. 306). Il s'agit à peine d'une esquisse de métabolisme externe et, par ailleurs, le partage de nourriture n'est qu'occasionnel, mais l'apparition, si timide soit-elle, de ces deux phénomènes chez un animal qui, sur tant d'autres plans, est le plus proche de l'homme, nous confirme dans l'idée qu'il est, de tous les Primates, celui dont l'organisation sociale présente la plus grande analogie avec celle de Homo habilis.

Il faut se garder toutefois de surestimer la valeur de cette analogie : il n'y a pas de filiation entre les Pongidés et les Hominidés et, en tout état de cause, Homo possédait, dès les époques les plus anciennes où nous le connaissons, des aptitudes très différentes de celles des chimpanzés actuels, qui se manifestèrent dans la fabrication de l'outillage lithique oldowayen. De même, la comparaison esquissée plus haut avec les sociétés de chasseurs-cueilleurs actuels, qui fait ressortir des caractéristiques telles que le semi-nomadisme, l'absence de stockage alimentaire, le partage de nourriture, l'égalité sociale, ne peut conduire à des conclusions certaines ; en effet, si l'on ne tient pas compte, parmi ces sociétés, de celles qui ont naguère pratiqué l'agriculture, de celles qui sont sédentaréisées et de celles qui survivent grâce à des échanges avec des sociétés agricoles voisines, il ne reste plus que quelques peuples, tels les Bochimans et les Australiens, dont l'industrie est certes archaïque, mais dont les systèmes sociaux, culturels et linguistiques présentent une complexité et des raffinements qui interdisent de les considérer comme primitifs. Ainsi, de l'examen des archives paléontologiques et de l'analyse critique des analogies qu'elles suggèrent, on retire l'image quelque peu imprécise d'une société hominienne primitive de chasseurs-cueilleurs, semi-nomades, attachés temporairement à un camp fixe, partageant une nourriture broyée ou lacérée à l'aide d'outils de pierre, et dont l'organisation sociale pouvait reposer sur un réseau de relations interindividuelles aussi complexe que celui des chimpanzés.

Nous pouvons cependant pousser un peu plus loin la spéculation. La bipédie, entraînant une libération permanente de la main, permet à celle-ci de prendre en charge des fonctions exercées auparavant par la mâchoire ; la main devient une avant-garde de la face, tant pour la perception que pour la préhension. Nue ou armée d'outils qui lui permettent de diversifier ses fonctions, elle ouvre, entre l'homme et les objets du monde extérieur, un espace technique dans lequel sont projetées des opérations métaboliques qui deviendront de plus en plus complexes à mesure que l'outillage se perfectionnera. Les échanges de l'individu humain avec le monde extérieur passent à travers un espace intermédiaire dominé par l'activité technique de ses mains, si bien que son adaptation à des conditions toujours plus diverses d'environnement dépend au moins autant de la diversification et de l'amélioration de ses outils que des modifications de ses organes : son évolution est l'évolution conjointe de son corps, principalement de son cerveau, et de son outillage, liés l'un à l'autre, par l'intermédiaire de la main, dans une relation circulaire d'adaptation réciproque.

Le partage de nourriture a certainement été un puissant facteur de cohésion sociale, permettant la reconnaissance mutuelle des membres d'un même groupe, non pas tant par l'existence d'une odeur commune que par la réactivation fréquente de comportements maternels et infantiles transposant dans les relations entre adultes les liens qui unissent la mère et l'enfant avec la force et la permanence qui les caractérisent chez les Primates supérieurs. Dans un même temps s'ouvraient un espace technique et un espace social qui, d'emblée, se sont interpénétrés, dans la mesure où, pour avoir lieu en toute sécurité, la fabrication d'outils par les adultes implique - comme le jeu chez les enfants - l'existence d'un champ sans tension, ou toute urgence est suspendue, qui ne peut être garantie que par l'entourage social ; et dans la mesure où, réciproquement, le partage de nourriture, qui fonde la cohésion du groupe, implique l'usage d'ustensiles pour transporter les aliments et d'outils pour se les procurer ou les préparer. Les hominiens primitifs inaugurèrent donc de nouveaux modes de différenciation dans trois ordres de grandeur différents à la fois à la différenciation des organes dans l'organisme pluri-cellulaire, ils substituèrent la diversification des objets techniques en corrélation avec un développement exceptionnel de l'organisation nerveuse supérieure ; à la différenciation organique des individus en fonction des besoins du groupe, ils substituèrent une division du travail fondée sur la différence sexuelle, mais aussi, sans doute, sur des distinctions plus fines entre les individus au sein du réseau des relations interindividuelles ; à la différenciation des espèces dans les écosystèmes par le moyen de la spécialisation, ils substituèrent une diversification technique et culturelle des groupes sociaux, sur la base d'une quasi absence de spécialisation organique, ce qui leur permit de s'intégrer assez rapidement dans les écosystèmes les plus divers.

Selon notre hypothèse, la forme originaire de l'homme est définie par le cumul

- d'un organisme pluricellulaire peu spécialisé, mais doté d'une organisation nerveuse des plus perfectionnée, et capable de se prolonger dans des objets techniques ;

- d'une organisation sociale relativement souple, liée à un système de communication interindividuelle qui n'est pas construit, comme celui des insectes sociaux, sur le modèle des communications internes de l'organisme, mais exploite la possibilité de dériver, à partir de comportements maternels ou infantiles, des signaux qui, écartés de leur fonction d'origine, deviennent plurivoques, leur dépendant du contexte ;

- d'un faible degré de spécialisation qui permet de court-circuiter les réseaux trophiques en occupant, grâce à la diversification des techniques de cueillette et de chasse, plusieurs niveaux à la fois de plusieurs chaînes alimentaires.

A quoi il faut ajouter que les trois niveaux de communication - entre l'individu et le milieu, entre les individus, entre les espèces - correspondent à trois espaces : l'espace technique, l'espace social et l'espace écologique, dont l'importance respective est relativement équilibrée.

Or, si nous faisons un saut des origines à nos jours, nous constatons qu'il n'en est plus de même et que l'espace social a absorbé ou est en passe d'absorber les deux autres, aidé par le développement considérable du mode de communication qui lui est propre : le langage. Du fait du très haut degré de complexité atteint par nombre d'objets techniques, la transmission de leur mode de fabrication ou simplement de leur mode d'emploi a pour intermédiaire obligé le langage. D'autre part, la sédentarisation et l'expansion de l'espèce humaine ont entraîné une intégration de l'espace écologique dans l'espace social, soit par absorption technique des espèces animales et végétales sélectionnées pour être domestiquées ou cultivées, soit par la délimitation de réserves résiduelles, dites naturelles, et, dans les deux cas, le langage, qui permet une première prise de possession par la classification, est le moyen indispensable de cette absorption technique. Les conditions qui ont permis l'apparition de l'homme ont donc disparu, détruites par l'expansion de l'homme : les sociétés de chasseurs-cueilleurs disparaissent parce que disparaît l'espace écologique qui était la condition de leur existence fondée sur la possibilité de diversifier leurs points d'insertion dans les réseaux trophiques naturels, alors que le développement de l'agriculture et de l'élevage va dans le sens de l'intégration de chaînes trophiques entières dans l'espace social par le biais du contrôle technique de tous leurs niveaux de production et de consommation. De même que, considérant l'origine de la vie, nous avions remarqué que la question se posait différemment selon qu'elle concernait l'apparition du premier être vivant capable de métaboliser, croître et se reproduire ou la constitution de la biosphère à partir de la formation d'une atmosphère oxygénée, de même, considérant l'origine de l'homme, nous pensons que la question se pose différemment selon qu'elle concerne l'apparition du premier représentant du genre Homo ou l'élaboration d'un monde humain à l'échelle de la planète : l'anthroposphère. De ces deux origines, la première est marquée par l'apparition, chez Homo habilis, d'un espace technique et d'un espace social organisés respectivement autour du métabolisme externe et du partage de nourriture, la seconde, par l'expansion d'un mode de communication d'une complexité exceptionnelle, le langage, qui, engendré à l'intersection de l'espace technique et de l'espace social, est devenu à présent la condition de leur existence. Notre hypothèse est donc que le langage a joué, dans la formation de l'anthroposphère, un rôle analogue à celui joué par l'oxygène dans la formation de la biosphère : d'abord simple accompagnement de l'activité technique et de la forme primitive d'échange que fut le partage de nourriture, il en vint à prendre une importance telle que toutes les formes de culture durent s'adapter à ses exigences et que les plus puissantes furent celles qui surent exploiter au maximum ses ressources. Mais le moment de ce renversement est moins facile à situer que celui à partir duquel l'oxygène libre de l'atmosphère devint condition de vie du plus grand nombre des espèces vivantes.



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