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François Foulatier - Le roman cosmogonique

Première partie - Biosphère et anthroposphère (Retour au sommaire)
La pensée et la vie - Des machines pour penser - Les problèmes d'origine


LA PENSÉE ET LA VIE

L'objet de cette première partie est d'introduire le concept d'anthroposphère. Ce concept étant construit par analogie avec celui de biosphère, il est nécessaire de l'appuyer sur la définition d'une activité qui soit, dans le monde qu'il désigne, l'équivalent de ce qu'est la vie dans la biosphère. Si cette activité n'est autre que la pensée, il semblerait plus logique de parler de noosphère que d'anthroposphère. Mais comme le problème d'origine qui se pose, faisant pendant à celui de la genèse de la forme vivante, est celui de la genèse de la forme humaine et comme, en outre, il s'agit de désigner l'organisation qui résulte du processus d'appropriation du monde par l'homme, il nous a paru plus juste de parler d'anthroposphère. Il n'en demeure pas moins que le premier problème à résoudre est de savoir si la pensée, considérée comme activité métabolique capable de transformer la structure du monde, est un simple perfectionnement de la vie ou, pour prendre la question en sens inverse, dans quelle mesure la pensée est indépendante de la vie. C'est ainsi, en effet, qu'il nous sera possible de préciser la nature des relations (continuité ou rupture) qui existent entre l'anthroposphère et la biosphère.

Etant admis, à titre provisoire, que la pensée est une activité assez aisément identifiable pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en donner le signalement, on pourrait se proposer de faire l'inventaire des différents assemblages d'organes biologiques, techniques et sémiologiques capables de fournir cette activité, pour chercher ensuite s'il en existe au moins un parmi eux qui, sans mettre en jeu aucun organe biologique, puisse fonctionner indépendamment de tout être vivant. Autrement dit, existe-t-il des machines aptes à produire de la pensée de façon autonome et, s'il ne s'en trouve aucun exemple actuellement existant, est-ce le fait d'une impossibilité technique relative, susceptible d'être surmontée dans le futur, ou d'une impossibilité absolue, qui résulterait d'un lien irréductible entre la vie et la pensée ?

Quel que soit le degré d'autonomie atteint par une machine dans le moment de son fonctionnement, son existence renvoie à un processus de construction qui résulte non d'une activité morphogénétique interne, mais de l'application de forces externes ; sa finalité renvoie au projet qui a gouverné cette application de forces externes dans le moment de sa construction, et ce projet est celui d'un être vivant. Il est donc nécessaire de considérer les machines comme des prolongements du vivant et de comprendre systématiquement les inventions techniques comme des activités du vivant. Ajoutons que si les machines électroniques les plus complexes ont des capacités remarquables de calcul et de mémoire, elles ne peuvent qu'accélérer et amplifier un processus de pensée initial qui est toujours le fait de l'homme. Le calculateur électronique est à la pensée de son utilisateur ce que la bicyclette est à la capacité de déplacement du cycliste, il opère sur elle une multiplication sans en changer la nature. De même que le cycliste doit être connecté avec sa machine par les pédales pour lui appliquer la force motrice initiale, par le guidon pour lui imprimer une direction, par la selle et l'ensemble des points d'appui pour bénéficier de son déplacement, de même doivent s'établir entre le calculateur électronique et son utilisateur des connexions précises pour coder et faire entrer les données qui doivent être traitées et les instructions qui gouvernent le traitement, ainsi que pour extraire et décoder les données une fois traitées. Ce n'est donc pas seulement dans le moment de leur construction, mais dans celui de leur fonctionnement, que des machines de ce type, dont les performances présentent la plus grande affinité apparente avec la pensée, sont dépendantes d'un être vivant : l'homme.

En bref : toute machine dépend, par construction, de l'activité technique de l'homme ; aucune des machines construites par l'homme n'a la capacité de penser ; celles dont les performances ont le rapport le plus étroit avec la pensée ont besoin d'être en connexion avec un utilisateur pour fonctionner.

Mais il est désormais impossible de continuer à faire comme si nous avions de la pensée une notion suffisamment claire pour nous dispenser d'un travail de définition. En effet, l'intérêt porté aux machines à calculer implique une hypothèse concernant le mode de manifestation de la pensée : on suppose qu'elle se manifeste comme combinatoire de signes. La question se pose alors de savoir si une séquence ordonnée de gestes dans l'activité technique ou l'assemblage des pièces dans une machine ne sont pas des expressions de la pensée aussi dignes d'intérêt que la combinaison des signes dans un énoncé formel. Au plus haut degré de la complexité technologique, la machine n'est pas fermée sur elle-même, elle n'est pas non plus enfermée dans ses relations avec l'utilisateur humain ; elle est en relation avec d'autres machines dans des ensembles où leur fonctionnement est coordonné à la fois suivant un ordre de simultanéité et suivant un ordre de succession. Si nous faisons, en outre, l'hypothèse que la pensée elle-même n'est pas le produit d'un homme isolé, mais d'un dispositif de plus grande dimension où s'articulent, de façon plus ou moins réglée, des hommes, des objets techniques et des systèmes de signes, il faut alors chercher des exemples de " machine pensante " du côté de la cybernétique, non pas dans telle ou telle machine particulière, mais dans des assemblages de machines différentes et complémentaires qui constituent des ensembles présentant un haut degré d'autonomie dans leur fonctionnement, voire même dans leur construction. De ce point de vue, l'aciérie la plus automatisée serait un exemple plus instructif que l'ordinateur le plus puissant. Et la question ne serait plus de savoir si de tels ensembles de machines peuvent se passer de l'homme, mais si, bien loin d'être ses instruments, ils ne l'intègrent pas comme une pièce parmi d'autres : si, bien loin de prolonger la vie, ils ne l'absorbent pas.

Une telle question implique que l'on substitue à la réflexion sur la machine la prise en considération d'un ordre de réalité plus vaste, qu'on appellera le monde technique : l'objet même de la technologie envisagé dans sa totalité.

En effet, le problème du rapport de l'homme à la machine doit être abordé différemment selon le degré d'individuation atteint par la machine choisie comme exemple . Il suffit, pour s'en convaincre, de considérer combien l'usage qu'un homme peut faire d'une bicyclette est différent de celui qu'il peut faire d'une locomotive électrique. Dans le premier cas, le milieu associé est défini par des exigences modestes : il suffit d'une surface de roulement relativement homogène et ne présentant pas de pentes excessives. Le fonctionnement de la locomotive électrique est, au contraire, strictement conditionné par l'existence d'une voie ferrée et d'une alimentation électrique adéquates : ici, machine et milieu associé sont liés par une relation de causalité circulaire telle que l'amélioration des performances ne peut être obtenue qu'au prix d'une augmentation de leur dépendance réciproque.

Dans le premier cas, c'est l'homme qui présente le plus haut degré d'individuation technique par rapport à la machine qui lui est associée : c'est lui qui est la source d'énergie et qui, de sa propre initiative, peut modifier la vitesse et la direction. La compétence technique requise est inscrite dans le corps du cycliste, dans une adaptation de sa fonction d'équilibration, l'établissement de synergies musculaires, la régulation de la respiration : l'individu susceptible de perfectionnement, plus que la bicyclette, c'est le corps du cycliste. Et la part discursive de l'apprentissage est des plus réduite : aucun discours préalable ne peut faire comprendre au néophyte comment on se tient sur une bicyclette ; l'apprentissage a, ici, le caractère d'une initiation. Au contraire, il y a des acquisitions discursives préalables à la conduite d'une locomotive électrique pour apprendre, entre autres, le code réglant le trafic ferroviaire, et la pratique n'entraîne aucune augmentation notable de la compétence du conducteur. Plus la machine est automatisée et plus elle dépend, sans l'intermédiaire de l'homme, des signaux émis dans le milieu associé que constitue le réseau, auxquels elle réagit par des modifications appropriées de son allure. Du fait de son intégration dans un ensemble technique où des mécanismes de régulation assurent, d'une part, une isolation fonctionnelle des machines, de sorte que le fonctionnement de chacune soit aussi peu perturbé que possible par celui des autres, et, d'autre part, une coordination indispensable pour assurer la réalisation d'un programme global dont l'indicateur des chemins de fer fait connaître les coordonnées, la locomotive électrique atteint un degré d'individuation croissant en même temps que s'accroît sa dépendance par rapport au réseau et son autonomie par rapport à l'homme qui lui est associé, celui-ci tendant à n'avoir plus qu'une fonction de regard.

Ces deux exemples permettent d'apprécier la différence entre les machines dont le comportement prolonge celui de l'homme, multiplie ses capacités et entraîne, en retour, son perfectionnement propre, et les ensembles de machines qui tendent vers un comportement de plus en plus autonome et semblent faire de l'homme un accessoire. Dans le premier cas, l'organisme humain est la totalité qui s'adjoint l'objet technique comme organe complémentaire afin de maintenir plus puissamment son identité dans le débat qui l'oppose au monde environnant. Dans le second cas, il semble que ce soit l'inverse : loin d'être un organe ajouté, dont le comportement s'intègre à celui de l'organisme humain dans une relation circulaire d'adaptation réciproque, l'ensemble technique paraît capable, à mesure qu'il gagne en autonomie, de s'incorporer l'homme comme un élément parmi d'autres.

Nous avons, plus haut, envisagé le calculateur sous la forme quasi mythique de l'ordinateur, dont la capacité, généralement mal définie, oscille entre le banal, selon les uns, et le sensationnel, selon les autres. Or, dans le courant des vingt dernières années, sont apparus les microprocesseurs, qui sont des calculateurs bénéficiant à la fois d'une grande puissance de calcul, d'une dimension très réduite et d'un faible prix, et qui, de ce fait, ne sont plus utilisés comme des machines, mais comme des éléments entrant dans la construction de machines relativement simples, telles que les calculatrices de poche, ou d'ensembles techniques très complexes comme, par exemple, un laminoir doté d'un dispositif de commande à " intelligence répartie " (cf. S. Kahne, I. Lefkowitz et C. Rose. L'automatisation par l'intelligence répartie. Pour la science, 27, 1980). Les propriétés les plus significatives d'un tel système de commande sont : la dispersion des organes de contrôle dans l'ensemble des organes effecteurs, le fonctionnement parallèle des éléments de même niveau, la capacité pour plusieurs éléments de suppléer un élément de même niveau tombé en panne, tout en transmettant au niveau supérieur des informations concernant la nature de la panne et sa localisation. On ne peut manquer d'être frappé par l'analogie fonctionnelle entre un ensemble technique de production organisé de la sorte et l'animal : il partage avec ce dernier l'aptitude à fonctionner comme une totalité intégrant des éléments corrélés par des communications verticales à double sens (instructions et informations en retour) et par des communications horizontales (contrôle réciproque et suppléance en cas de déficience).

Il apparaît maintenant que la question, posée plus haut, de l'asservissement possible de l'homme par des ensembles techniques, se référait à des images fournies par une technologie antérieure, celle des chaînes semi-automatiques de production qui tendent plus vers une exploitation du comportement effecteur humain, d'abord décomposé en gestes élémentaires, puis organisé séquentiellement, que vers la commande automatisée d'effecteurs mécaniques. Dans une aciérie à commande automatique hiérarchisée, il n'en est pas de même, et la place de l'homme est définie à deux niveaux : à un niveau intermédiaire où des consoles de visualisation lui fournissent des instructions partielles ou des informations concernant le fonctionnement des effecteurs afin qu'il agisse sur eux par des commandes manuelles ou procède à la réparation d'une panne ; au niveau le plus centralisé du système de commande, où il introduit les ordres de production afin que soient assurés leur traitement, leur répartition et le contrôle de leur exécution. Or la logique d'une automatisation croissante ne peut poser comme terme que l'automatisme total, parce que, plus un ensemble est automatisé, plus il pose de problèmes qui ne peuvent être résolus que par des machines automatiques, en raison des vitesses de transmission et du codage des instructions et des informations en retour. Dans cette logique, donc, le travail manuel de commande et de réparation peut être considéré comme un travail humain résiduel, destiné à être résorbé plus ou moins rapidement, mais inéluctablement.

Un des obstacles rencontrés dans la voie de l'automatisation totale résulte de la difficulté d'automatiser la réponse à des événements imprévus. Ce problème tend à être résolu par le recours à des programmes d'interruption qui suspendent l'exécution du programme normal pendant le temps nécessaire à la réalisation de leur tâche propre, mieux encore, par l'existence, dans le logiciel des ordinateurs d'échelon supérieur, d'un ensemble hiérarchisé de programmes d'interruption correspondant à un classement des événements selon leur importance, de sorte que la réalisation d'un programme d'interruption correspondant à un événement donné puisse à son tour être interrompue par un programme d'interruption répondant à un événement plus important, et que l'exécution du programme normal reprenne lorsqu'est achevée celle, par ordre de priorité, des programmes d'interruption successivement activés.

Au niveau central de la commande hiérarchisée, l'élaboration des ordres de production implique la prise en compte d'une quantité considérable d'informations, car le problème n'est pas de maintenir la production à un niveau élevé et constant, mais de la moduler aussi finement que possible en fonction de variables telles que le coût de l'énergie et des matières premières, les fluctuations du marché, le volume des commandes, le niveau des salaires, les réglementations en vigueur, etc., variables qui ne doivent pas seulement être observées dans leur valeur présente, mais dont les valeurs futures doivent aussi faire l'objet d'une estimation. Des calculateurs électroniques sont donc nécessaires, non seulement pour faire la synthèse des données, mais aussi pour opérer, à partir d'elles, des simulations permettant d'anticiper sur l'évolution des variables prises en compte.
À ce niveau de complexité, il n'est pas toujours aisé de distinguer ce qui est individu et ce qui est ensemble d'individus. Ainsi, dans un laminoir automatique, un jeu de cylindres a pour fonction de réduire à une valeur donnée l'épaisseur d'une brame d'acier chauffé au rouge ; or il ne suffit pas, pour cela, de régler une fois pour toutes l'écartement des cylindres, car les forces considérables développées par la compression de l'acier entraînent des déformations de la machine. Il faut donc que la position des cylindres soit réglée continuellement en fonction des informations fournies par un appareil mesurant l'épaisseur de la feuille d'acier. Un jeu de cylindres pourvu d'une telle boucle de rétroaction atteint un certain degré d'individuation, mais il n'est encore qu'un organe d'un individu de plus grande dimension. Sa vitesse, en effet, doit être synchronisée avec celle des autres jeux de cylindres fonctionnant dans le même train à bande : s'il tourne trop vite par rapport à celui qui le précède, la feuille d'acier risque de se déchirer, s'il tourne trop lentement, elle risque de se plisser. Or il ne suffit pas que tous les jeux de cylindres aient la même vitesse, car, à mesure que la plaque d'acier avance, sa longueur augmente, de sorte que chaque paire de cylindres doit tourner plus vite que la précédente : il faut donc mesurer la tension de la feuille d'acier entre les jeux de cylindres et ajuster la vitesse de chacun d'eux de façon à maintenir cette tension constante. Il y a ainsi un grand nombre de capteurs de diverses sortes, inclus dans des boucles de rétroaction, qui font du laminoir une totalité très fortement individuée, très fortement liée aussi, par une relation de causalité circulaire, à un milieu associé présentant ses contradictions propres : la dissémination des microprocesseurs a pour contrepartie une déformation importante des messages par le fonctionnement des machines, ce qui rend nécessaire la mise en place d'organes assurant la détection des erreurs de transmission et la répétition du message jusqu'à réception correcte. L'ensemble technique, quant à lui, consiste, par exemple, en une unité sidérurgique coordonnant la fonderie, l'aciérie, l'atelier de fabrication des brames et le laminoir ; mais il n'est lui-même qu'un sous-ensemble par rapport à l'ensemble des unités de productions, dispersées dans l'espace, dont les instructions sont élaborées à partir d'un même centre de calcul.

À la différence de l'animal ou de l'usine traditionnelle, l'ensemble technique à commande automatique hiérarchisée n'est pas limité dans sa croissance par la nécessité de maintenir son unité topologique ; il peut, au contraire, être extrêmement dispersé. À la limite, on pourrait dire que de tels ensembles, du fait des coordinations qui s'établissent nécessairement entre eux sur le mode de la compétition ou de la complémentarité, sont en voie de constituer un monde technique, une technosphère (qui serait aux objets techniques ce que la biosphère est aux êtres vivants), qui ne tend pas à absorber l'homme mais, au contraire, à l'expulser, dans la logique d'une progression vers l'autonomie complète.

Toutefois cette hypothèse n'a de validité que si l'on se borne à considérer le fonctionnement des ensembles techniques ; elle devient indéfendable dès que l'on tient compte de leur genèse. Comme le montre G. Simondon (op. cit., p. 20), " l'évolution passée d'un être technique reste à titre essentiel dans cet être sous forme de technicité ". À travers la réalisation et, surtout, la conception des systèmes de commande, ce que l'on perçoit, c'est l'élaboration par l'homme d'une théorie objective de la commande et du contrôle, dont la portée ne pourrait être évaluée autrement que par l'analyse du processus d'évolution technique et cognitive suivant lequel les systèmes de commande par l'intelligence répartie utilisant les microprocesseurs ont succédé aux systèmes de commande hiérarchisée utilisant des mini-ordinateurs, qui eux-mêmes succédaient aux systèmes de commande centrale utilisant un seul ordinateur de grande dimension. De même que la division du procès de travail, encore toute subjective dans la manufacture où elle se manifeste comme combinaison d'ouvriers parcellaires, devient pleinement objective dans l'usine, en tant que système de machines, de même les formes d'exercice du pouvoir (en tant que combinaisons des modalités diverses de la commande et du contrôle), encore toutes subjectives dans l'usine où elles s'exprimaient dans des relations plus ou moins explicitement hiérarchisées entre des hommes, s'objectivent pleinement dans les ensembles techniques automatisés où elles trouvent une expression matérielle, entièrement analysable, dans les calculateurs, leurs interconnexions et leurs connexions avec les organes effecteurs. La pensée technique n'est ici rien d'autre que la mise en oeuvre d'une connaissance expérimentale des mécanismes du pouvoir.

En effet, les événements dits " imprévus ", ont dû, d'une certaine façon, être prévus et leur importance respective évaluée, afin que le dispositif de commande réagisse par l'activation des programmes d'interruption adéquats. Ce qui présente alors de l'intérêt pour la pensée technique, c'est l'événement véritablement imprévu, auquel le dispositif ne peut réagir par l'activation d'aucun programme spécifiquement approprié et qui exige donc, soit un perfectionnement des boucles de rétroaction au niveau inférieur de la commande, soit une réélaboration des logiciels des ordinateurs de niveau supérieur, soit la conception d'un dispositif de commande utilisant des éléments techniques nouveaux. Toutes ces interventions, des plus superficielles aux plus radicales, sont nécessairement des interventions humaines : seul l'homme peut transformer les données a posteriori de l'observation d'un dysfonctionnement en principes a priori pour un énoncé discursif dont la manifestation concrète sera le dispositif de commande automatique d'un ensemble de machines. L'étude génétique de tels ensembles fait apparaître que l'acte par lequel l'homme les engendre n'est pas une création ponctuelle, telle que la créature, d'abord dominée par son créateur, pourrait, ayant passé un certain seuil de complexité et d'autonomie, asservir son créateur ou même seulement se passer de lui, mais une création continuée qui définit le rapport entre l'homme et les machines comme un rapport d'association.

On peut dire qu'un texte fonctionne dans la mesure où, une fois sa forme arrêtée et rendue publique, il se présente comme une combinaison de signes qui produit un sens ; dans la mesure aussi où le sens produit change avec chaque lecteur et avec le contexte dans lequel est faite la lecture ; dans la mesure enfin où la lecture critique d'un texte peut entraîner des corrections de détail pour le rendre plus adéquat au sens visé, une refonte totale de son organisation ou, plus radicalement, l'écriture d'un autre texte. Le texte a évidemment un rapport avec la pensée de son auteur, puisqu'il est le médium à travers lequel il en prend connaissance, le fait connaître et le soumet à l'examen critique ; cependant on ne dit pas d'un texte qu'il pense. Le fonctionnement d'une machine ou d'un ensemble de machines présente une grande analogie avec celui d'un texte, son rapport avec la pensée du technicien est analogue également à celui du texte avec la pensée de l'auteur et, de même qu'il y a des textes dont la lecture implique un engagement corporel du lecteur, qui ne va pas sans une part de mime, et d'autres dont le fonctionnement n'est que le déploiement des possibilités contenues dans une axiomatique initiale, de même il est des machines dont l'usage implique un engagement du corps qui n'est obtenu que par initiation et entraînement (se servir d'une faux) et d'autres qui ne font qu'actualiser les différents programmes inscrits dans le logiciel d'un ordinateur. D'une machine, pas plus que d'un texte, on ne peut dire qu'elle pense. En revanche, on peut dire qu'il y a une pensée qui se compose, s'analyse et se recompose dans la relation d'instruction réciproque qui s'instaure entre une machine ou un ensemble de machines et l'énoncé discursif qui définit sa structure et son fonctionnement. Désormais la question qui se pose est : peut-on penser sans machine ? Penser, est-ce autre chose qu'établir une relation circulaire entre une machine et un énoncé discursif ou, plus généralement, faire jouer analogiquement une combinatoire d'organes et une combinatoire de signes ?

Cette définition hypothétique de la pensée nous ramène au problème initial de la relation entre la pensée et la vie. S'il est vrai, en effet, que machines et hommes sont liés par une relation d'association, il faut abandonner l'idée d'une technosphère qui tendrait vers sa complète autonomie, et réintégrer les machines, et les objets techniques en général, dans un monde plus vaste, le monde humain : l'anthroposphère. Or celle-ci se caractérise par un mode d'appropriation de l'espace, des matériaux et des vivants qui met en oeuvre corrélativement leur transformation technique et leur représentation par des combinaisons de signes, ainsi qu'en témoigne la relation de détermination réciproque qui unit la mécanisation de l'agriculture et l'établissement du cadastre, l'exploitation du sous-sol et l'élaboration des cartes géologiques, la domestication des animaux et la taxonomie, la sélection des races et la théorie de l'évolution, l'industrie des matières synthétiques et l'écriture symbolique des composés organiques, et mille autres exemples. C'est dire que l'anthroposphère est le résultat d'une activité organisatrice qui correspond à la pensée, telle que nous l'avons définie, à titre hypothétique, plus haut. La question qui peut maintenant être posée est de savoir si cette activité prolonge celle qui se manifeste dans la biosphère ou si elle rompt avec elle. En d'autres termes, la pensée, telle qu'elle peut être saisie dans ses produits, dont les uns sont d'ordre technologique et les autres d'ordre sémiologique, et dans la relation circulaire qu'elle instaure entre eux, est-elle en continuité avec l'activité organisatrice de la vie ou marque-t-elle une rupture par rapport à elle ? Une anthropologie fondée sur l'interaction d'une technologie et d'une sémiologie devrait-elle définir sa position par rapport à la biologie en termes de rupture ou de continuité ?

Pour aller plus avant dans cette problématique, nous avons fait deux choix quant à la méthode. En premier lieu, nous examinerons si l'on peut trouver dans la relation entre la biosphère et le monde inerte un modèle pour concevoir la relation entre l'anthroposphère et la biosphère. En second lieu, c'est sur la genèse de chacun de ces mondes, prise dès son point de départ, que portera la comparaison : la recherche sera d'abord centrée sur l'origine de la vie, puis sur l'origine de l'homme. C'est ce double choix qu'il convient maintenant de rendre plus explicite et de justifier.

DES MACHINES POUR PENSER

Dans les premiers paragraphes de son Traité de l'Homme, Descartes introduit sa méthode de telle façon qu'elle ressemble assez à ce qu'on appelle aujourd'hui la modélisation et, en vérité, elle en présente toute l'ambiguïté. On pense d'abord qu'il s'agit de construire, à partir des seuls principes de la mécanique, une machine capable d'imiter l'homme dans tous ses comportements ; entre le modèle fourni par la machine et l'objet de connaissance qu'est le corps humain, il y aurait donc un rapport d'analogie. Dans la suite du texte, par contre, la machine et le corps n'ont pas seulement un fonctionnement comparable, mais ils sont, en outre, composés des mêmes éléments. Ce qui est ainsi construit, ce n'est donc pas une machine analogue à l'homme sur le plan du comportement, c'est, en tout et pour tout, un homme : entre le modèle et l'objet de la connaissance, il y a un rapport d'identité.

D'une autre façon encore, le rapport du modèle à l'objet est ambigu. En un premier sens, c'est la machine qui est proposée comme modèle théorique pour expliquer les fonctions du corps humain. En un second sens, c'est le corps humain qui est le modèle dont la machine doit être une reproduction complète, jusque dans les moindres détails de la structure et du comportement. En recourant à un langage plus moderne, on dira que le sens du modèle diffère selon qu'on le considère du point de vue de la cybernétique, qui fournit des modèles théoriques pour expliquer l'autorégulation des êtres vivants, ou du point de vue de la bionique, qui cherche dans les êtres vivants des modèles pour la solution de problèmes techniques.

Ces difficultés ne sont pas propres à Descartes, elles sont discutées tout au long de l'histoire de l'astronomie. D'un côté, Posidonius soutient que la fonction de cette science est de produire des hypothèses à partir desquelles on puisse calculer et prédire les positions des corps célestes, si bien que deux hypothèses permettant d'atteindre une même précision dans les calculs ont une égale validité. D'un autre côté, on voit Adraste d'Aphrodisie et Théon de Smyrne s'efforcer d'expliquer les mouvements des corps célestes par des emboîtements d'orbes et de sphères pleines constituant une machine telle qu'un habile artisan pourrait la réaliser en bois ou en métal, ce qui est, à leurs yeux, la condition pour que leur représentation soit conforme à la réalité. Le même problème ne cesse de revenir par la suite en surface, par exemple dans le débat qui oppose Osiander, Melanchton et Bellarmin, d'un côté, à Kepler et Galilée, de l'autre, concernant l'interprétation des hypothèses de Copernic.

La cybernétique permet de poser la question avec plus de liberté, puisqu'elle propose, à titre de modèles, des machines dont elle ne se soucie pas de savoir comment elles sont réalisables matériellement, ni même si elles le sont. Considérant un ensemble d'entrées et un ensemble de sorties, elle vise à donner une représentation systématique des relations qu'une machine établit entre les éléments de l'un et ceux de l'autre, de sorte qu'elle peut construire celle-ci sous la forme d'un graphe ou d'une matrice. En ce sens, la cybernétique se situe dans le prolongement du behaviorisme et semble apporter à celui-ci les machines dont il a besoin pour penser les comportements de l'animal et de l'homme.

Cependant cet héritage est loin d'être univoque. À l'origine, le behaviorisme watsonien se donne comme objectif de recenser des corrélations entre des stimuli et des réponses, sans s'occuper des mécanismes physiologiques qui les sous-tendent. Mais cette recherche s'appuie sur des principes méthodologiques qui, de proche en proche, impliquent des hypothèses assez précises concernant un appareil physiologique qui soit compatible avec eux. Ainsi, l'idée d'un fonctionnement par arcs entiers indique bien que, pour justifier le principe méthodologique selon lequel l'étude du comportement peut être menée entièrement du dehors, sans entrer dans l'étude du système nerveux, il faut identifier ce dernier à une machine d'un certain type, qui est précisément celle que Pavlov a décrite et qui, comme la machine cartésienne, est liée à l'objet dont elle permet la connaissance par une relation d'identité. Mais, d'un autre côté, on voit d'autres behavioristes, comme Hull, recourir à un modèle abstrait, dépouillé de tout contenu physiologique pavlovien, constitué par un système de postulats auquel on ne demande pas d'être en conformité avec une machine réelle, mais seulement de permettre, par la déduction, des prédictions qui soient vérifiables expérimentalement. Ce courant trouve son prolongement dans ce qu'on nomme aujourd'hui la psychologie mathématique, qui reconnaît comme propriété fondamentale des modèles leur " réfutabilité " (cf. H. Rouanet, Les modèles stochastiques d'apprentissage, 1967) : la validité d'une axiomatique est relative au niveau d'approximation atteint dans l'ajustement des données expérimentales aux prédictions théoriques qu'elle permet et, par conséquent, un modèle abstrait peut indiquer explicitement les conditions de sa réfutation en fixant un seuil minimum pour le niveau d'approximation admissible.

De part et d'autre, des machines interviennent, non seulement comme modèles, mais aussi comme des outils indispensables dès que le modèle atteint un certain degré de complexité ou de précision. D'une part, les modèles de la psychologie mathématique sont, le plus souvent, probabilistes et admettent une grande variabilité de la réponse ; le développement de toutes les prédictions qui peuvent être déduites de l'axiomatique choisie nécessite des calculs d'une longueur et d'une complexité rebutantes, de sorte que seul le recours aux calculatrices à grande vitesse permet une utilisation suffisamment rapide et souple de tels modèles. D'autre part, le modèle pavlovien de la " mosaïque fonctionnelle " a pour postulat qu'il est possible d'isoler fonctionnellement un point de l'écorce cérébrale et d'agir sur lui sans agir sur les points voisins, mais il admet aussi que les hémisphères cérébraux constituent un système où chaque élément agit sur les autres et subit, en retour, leur action, si bien que l'isolation effective d'une réaction réflexe élémentaire pose des problèmes techniques d'une grande difficulté. Pour la réaliser, il faut parvenir à un contrôle absolu de l'environnement, qui seul permet une isolation parfaite des stimuli élémentaires, si bien que le laboratoire de réflexologie, afin d'exclure tout événement fortuit et de réaliser des programmes de stimulation rigoureusement contrôlés, tend à devenir un ensemble technique fortement automatisé, qui met en connexion des machines à produire des stimuli, un animal, machine à produire des réactions, et des instruments destinés à les mesurer, dans un milieu associé aussi peu perturbant que possible. Dans ce cas, l'identité du modèle et de l'objet de la connaissance ne vient pas d'une identification formelle, par réajustements successifs, du modèle à l'objet, mais d'une identification réelle de l'objet au modèle, par son intégration dans un dispositif technique adéquat.

La critique du modèle pavlovien par K. Lorenz présente un intérêt particulier du fait de l'usage particulier qu'elle fait d'une machine. Le point de départ est une donnée de l'observation : l'intensité de la réponse n'est pas proportionnelle à l'intensité de la stimulation ; il y a donc, entre les récepteurs et les effecteurs, autre chose qu'un simple arc de transmission : il faut supposer l'existence d'une énergie interne qui s'accumule et dont la quantité conditionne l'intensité de la réaction. Le stimulus est, non pas la cause de la réaction, mais un signal qui déclenche un mécanisme (Innate Releasing Mechanism, I.R.M.) libérant l'énergie accumulée. Pour rendre compte de ce fonctionnement, K. Lorenz imagine une machine hydromécanique comportant une cuve dans laquelle de l'eau s'accumule ; en bas de la cuve se trouve un robinet commandé par une valve qui est maintenue fermée par un ressort. Pour vaincre la résistance du ressort, deux forces agissent sur la valve : la pression exercée par l'eau contenue dans la cuve et une traction exercée, par l'intermédiaire d'une poulie, par des poids placés sur un plateau. La quantité d'eau accumulée dans le réservoir représente la quantité d'énergie disponible pour la réponse. La valve représente l'I.R.M. Les poids sur le plateau représentent les stimuli-signaux. Le jet d'eau, à la sortie inférieure du réservoir, représente la réponse. Cette machine imaginaire montre clairement que l'intensité de la stimulation nécessaire pour déclencher l'I.R.M. est inversement proportionnelle à l'intensité de la motivation (ou quantité d'énergie disponible), puisque ces deux facteurs s'additionnent pour vaincre la résistance de l'I.R.M. On a affaire, ici, à un exemple typique de modèle analogique ; chacun sait que l'animal n'est pas fait de réservoirs, de ressorts et de poulies ; il s'agit donc de construire une machine qui, avec une morphologie toute différente, ait des lois de fonctionnement identiques à celles de l'animal. De tels modèles ont une valeur heuristique : parce qu'ils tentent d'articuler de façon cohérente toutes les données de l'observation, la mise en évidence de leurs insuffisances peut mettre sur la voie d'une synthèse plus rigoureuse. C'est leur critique qui, plus que leur justification, a une valeur heuristique.

On remarque aussi que la réalisation technique de la machine hydro-mécanique est tout à fait accessoire : on pourrait aussi bien l'écrire sous une forme mathématique simple, en posant comme principe qu'il y a réaction chaque fois que la quantité d'énergie spécifique interne et la quantité de stimulation externe, additionnées, sont supérieures à la force de résistance de l'I.R.M. On peut en déduire la série complète des modes de déclenchement possibles, dont il suffit de définir les deux extrêmes : si la quantité d'énergie interne l'emporte, à elle seule, sur la résistance de l'I.R.M., il peut y avoir réaction en l'absence de toute stimulation externe ; si la quantité d'énergie interne est nulle, il ne peut pas y avoir de réaction, quelle que soit l'intensité de la stimulation. En fait, cette tentative d'écriture mathématique est vouée à l'échec, car elle implique que les deux grandeurs additionnées puissent être référées à un même système de mesure. Or la réaction spécifique d'un animal à un stimulus-signal donné met en oeuvre trois sortes d'énergie : celle fournie par le stimulus, celle du potentiel d'action du circuit nerveux mis en cause, celle dépensée dans le travail des organes effecteurs, et ces trois énergies sont de trois ordres de grandeur trop différents pour pouvoir être additionnées. Par exemple, la quantité d'énergie lumineuse absorbée par les pigments des bâtonnets et des cônes de la rétine est infime, comparée à l'énergie électrique du potentiel d'action dans les nerfs qu'elle active ; de même, cette dernière est infime, comparée à celle, libérée par la combustion de l'A.T.P., qui est nécessaire à la contraction musculaire.

Les variations quantitatives du stimulus sont définies par la loi dite de " sommation hétérogène " : un stimulus-signal est composé d'éléments et sa force de déclenchement est égale à la somme de celles de ses éléments, si bien que deux stimuli relativement différents peuvent être équivalents. Or, que l'on puisse, à partir d'une série d'éléments, construire plusieurs combinaisons équivalentes, parce que tous les éléments sont substituables les uns aux autres, montre bien que ce qui est ici quantifié - et symbolisé par les poids sur le plateau - ce n'est pas l'intensité de la stimulation, mais la redondance du signal. On peut dire que, moins il y a d'énergie interne accumulée, plus le stimulus-signal doit être redondant pour parvenir à débloquer l'I.R.M. ; mais l'addition suggérée, dans le schéma de la machine hydro-mécanique, par les actions conjuguées d'une pression et d'une traction sur la valve, ne peut être posée, et cette impossibilité n'est pas d'ordre mathématique - car il n'est pas absurde, du point de vue de l'arithmétique, d'additionner un nombre très grand et un nombre très petit - mais d'ordre technologique. Le modèle - qui représente le message par une force (des poids sur un plateau) et le canal de transmission par une machine simple (une corde et une poulie) - ne tient pas compte de la distinction entre les organes assurant la réception, la transmission et le traitement de l'information et les machines qui effectuent le travail ; distinction qui repose, d'une part, sur les ordres de grandeur très différents des énergies qu'il faut fournir aux uns et aux autres et, d'autre part, sur la différence des principes suivant lesquels on calcule le rendement des uns et des autres. Or c'est précisément cette distinction qui fonde la possibilité de la cybernétique, c'est-à-dire d'une étude des dispositifs de commande et de régulation indépendamment de la matérialité des ensembles techniques divers, réalisés, projetés ou simplement possibles, qu'ils pourraient commander et réguler.

Cette critique ne vise pas, au premier chef, à mettre en lumière les insuffisances du modèle hydro-mécanique de Lorenz - conçu d'ailleurs à des fins essentiellement didactiques - mais à préciser les différents sens de l'intervention des machines, à titre de modèles, dans la connaissance. Un autre exemple permet de pousser plus loin l'analyse, c'est l'analogie que M. Soulé établit entre l'homéostat et la dyade mère-enfant dans la première année de l'enfance (cf. L. Kreisler, M. Fain et M. Soulé, L'enfant et son corps, 1974). Rappelons que l'homéostat (cf. W.R. Ashby, An Introduction to Cybernetics, 1964) est un système composé de deux parties, A et B, couplées l'une à l'autre de telle façon que les états de A soient des signaux pour B et les états de B, des signaux pour A. Le système est en équilibre si les deux parties sont en équilibre et si leurs deux états d'équilibre sont compatibles. Ainsi, parmi tous les états d'équilibre de A, seul un petit nombre entraîne aussi un état d'équilibre en B, si bien que B exerce un droit de veto sur tous les états d'équilibre de A, à l'exception du petit nombre de ceux qui entraînent son propre équilibre. En bref, l'homéostat n'est en équilibre que si chaque partie est dans un état d'équilibre qui soit également condition d'un état d'équilibre chez l'autre. Appliqué à la dyade mère-enfant, ce modèle fait comprendre que, dans la cure des maladies psychosomatiques du premier âge, il ne faut pas considérer le dysfonctionnement propre de l'enfant ni un dysfonctionnement de la mère, qui en serait la cause, mais le déséquilibre de l'ensemble. Il ne s'agit pas de rééquilibrer une partie du système, puisque chacune peut exercer son veto sur certains équilibres de l'autre ; il faut que chaque partie trouve un état d'équilibre propre, qui soit en même temps condition de l'équilibre de l'autre.

Cet exemple permet de préciser ce qu'est l'analogie entre le modèle et l'objet de la connaissance. Ce n'est pas un isomorphisme ; deux machines, en effet, sont isomorphes si l'on peut établir une correspondance terme à terme (application bijective) entre tous les états (d'entrée et de sortie) de l'une et de l'autre. En pratique, cela signifie que, si deux machines sont isomorphes, il est possible de substituer l'une à l'autre sans que rien, au niveau des comportements observables, permette de déceler la substitution. Mais, à partir d'une machine, on peut aussi en dériver une autre qui lui soit homomorphe, en faisant correspondre plusieurs états de la première à un seul état de la seconde (application surjective). En pratique, cela signifie que la machine homomorphe ne peut être substituée à celle dont elle est dérivée que sous certains aspects, abstraction faite de tous ses autres aspects. Il est clair que la dyade mère-enfant et l'homéostat ne sont pas isomorphes : il n'y a, entre eux, qu'une analogie restreinte. Par exemple, leurs états se manifestent de façons fort différentes : d'un côté, des déplacements d'aiguilles sur des cadrans, de l'autre, des symptômes pathologiques ou non. D'un côté, le nombre des états possibles de chaque partie peut être déterminé, de l'autre, le dénombrement complet en paraît impossible. Toutefois, on peut, par homomorphisme, dériver de l'homéostat une première machine et, de la dyade mère-enfant, une seconde machine, en s'arrangeant pour qu'elles soient isomorphes entre elles. " Ce qui arrive généralement, c'est que le système biologique et le modèle sont dans une relation telle qu'un homomorphisme de l'un est isomorphe avec un homorphisme de l'autre. (Cette relation est symétrique, aussi chacun peut-il être légitimement considéré comme un " modèle " de l'autre) " (W.R. Ashby, op. cit. p. 109).

Il y a, entre la dyade et l'homéostat, un isomorphisme partiel, relatif au point de vue précis sous lequel ils sont substituables l'un à l'autre. Or les possibilités de substitution sont limitées du fait que l'homéostat ne peut rien faire d'autre qu'aller vers son état d'équilibre. La dyade mère-enfant ne lui est donc comparable que si l'on considère son fonctionnement d'un point de vue strictement synchronique ; si, au contraire, on prend en considération son évolution dans le temps, la comparaison n'est plus possible, puisque le propre de la dyade est de se déconstruire progressivement afin que chacun de ses deux éléments recouvre ou conquière son autonomie ; déconstruction qui est tout à fait étrangère à la compétence de l'homéostat. Si on lui donne une extension diachronique, un tel modèle décrit précisément le fonctionnement pathologique d'une dyade qui maintiendrait indéfiniment ses deux parties dans la relation d'étroite dépendance réciproque qui caractérise les premiers mois suivant la naissance.

La modélisation est un art de l'analogie, et l'analyse épistémologique de sa validité consiste à déterminer les limites à l'intérieur desquelles l'analogie entre l'objet et son modèle est productrice d'intelligibilité et hors desquelles elle devient source de confusion. Or ce qui limite de la façon la plus significative la portée de toute analogie entre une machine et un être vivant, c'est la différence fondamentale entre les processus de production dont dépend l'existence, mais aussi le mode d'existence de chacun d'eux. " La machine, produit d'un calcul, vérifie les normes du calcul, normes rationnelles d'identité, de constance et de précision, tandis que l'organisme vivant agit selon l'empirisme. La vie est expérience, c'est-à-dire improvisation, utilisation des occurrences, elle est tentative dans tous les sens. D'où ce fait, à la fois massif et très souvent méconnu, que la vie tolère des monstruosités. Il n'y a pas de machine monstre. Il n'y a pas de pathologie mécanique... " (G. Canguilhem, La connaissance de la vie, 1975, p. 118). Il y a, dans l'avenir des animaux sexués, une éventualité de reproduction, de vieillissement et de mort, ainsi que la possibilité de multiples maladies, tandis que planent sur l'avenir d'une machine les menaces de l'usure et de la panne, ce qui est fort différent.

Si, revenant à notre point de départ, nous admettons que la cybernétique est dans la lignée du projet cartésien, nous devons aussi souligner qu'elle permet d'en lever certaines ambiguïtés. Ne proposant pas nécessairement comme modèles des machines réelles, elle échappe à l'interprétation étroitement mécaniste dans laquelle s'égarèrent, en particulier, les fabricants d'automates du XVIIIe siècle, tels que Vaucanson. Que la machine soit réelle, réalisable ou fictive importe peu, pourvu qu'elle puisse être clairement conçue et écrite. Que, par ailleurs, la cybernétique soit le prolongement hautement formalisé d'une pensée technologique qui s'enracine dans un fonds de réalisations techniques effectives, dont on ne saurait sans dommage la couper, c'est un point sur lequel nous reviendrons.

Mais la cybernétique s'écarte du projet cartésien, dans la mesure où elle repousse, au moins temporairement, l'idée d'un rapport d'identité entre la machine et l'organisme vivant. Deux opérations convergentes préparent, en effet, la modélisation : l'une consiste à prélever, du côté de l'organisme, un certain nombre de paramètres pertinents pour les organiser en un premier système, l'autre consiste à prélever, du côté de la machine, un nombre égal de paramètres pertinents pour les organiser en un second système - R. Thom (in P. Delattre et M. Thellier, Élaboration et justification des modèles, 1979, p. 25) appelle " projection " le morphisme surjectif qui produit le dérivé homomorphe et le définit comme " oubli des paramètres non pertinents " ; et la modélisation consiste à coordonner ces deux opérations de telle sorte que les deux systèmes qui en résultent soient isomorphes.

L'analogie entre la machine et l'organisme vivant est strictement déterminée par la possibilité de décrire l'une et l'autre, considérés sous un angle restreint et bien défini, au moyen du même énoncé formel. En effet, que la machine proposée comme modèle soit réelle ou, déjà, purement formelle, le système homomorphe qui en est dérivé, de même que celui qui est dérivé de l'organisme vivant, n'existe que sous la forme d'un énoncé écrit. La modélisation consiste à faire en sorte que les deux énoncés coïncident. La validité du modèle est donc soumise à des conditions restrictives : si, oubliant le caractère limité des prélèvements qui ont présidé à l'élaboration des deux énoncés, on tente d'étendre l'analogie à des paramètres autres que ceux qui ont été retenus, de part et d'autre, comme pertinents, on risque de sortir du champ de l'analogie contrôlée et féconde pour entrer dans celui de la fantaisie. Il faut donc prendre garde que la cohérence propre du symbolisme utilisé pour produire les énoncés formels n'induise un dépassement des limites dans lesquelles l'analogie est valide, limites qui sont précisément relatives à la genèse des énoncés.

À l'origine de la modélisation, il y a deux opérations de choix qui se conditionnent réciproquement. Il est banal de remarquer que les hypothèses que l'on a choisi de vérifier déterminent a priori une sélection des faits que l'on prendra en compte dans l'observation ou l'expérimentation. On peut aller un peu plus loin en disant que les traits relevés comme pertinents, du côté de l'organisme vivant, sont choisis en fonction d'une certaine machine visée comme modèle, sous un angle bien précis ; que les traits relevés comme pertinents, du côté de la machine, sont choisis en fonction d'un organisme vivant visé comme objet de connaissance, sous un angle bien précis ; et que ces deux choix ne peuvent se faire que l'un par rapport à l'autre au gré d'ajustements réciproques successifs.

La modélisation repose ainsi sur deux opérations symétriques partant, l'une, de la machine, l'autre, de l'organisme vivant, pour aller vers deux énoncés formels qui doivent coïncider. Aussi est-il possible de renverser le rapport de modèle à objet de connaissance - où la machine est un modèle pour le vivant - en un rapport de copie à modèle - où l'organisme est le modèle de la machine -, c'est-à-dire de passer de la modélisation cybernétique à la modélisation bionique. Mais ce renversement possible implique que, sous la symétrie des opérations, il y ait une dissymétrie de la connaissance, et qui soit différente dans les deux cas : dans le premier, le transfert d'intelligibilité se fait de la machine vers l'organisme vivant, dans le second, de l'organisme vivant vers la machine. Plutôt que symétrique, donc, la modélisation est réversible. Et cette réversibilité est essentielle, puisque c'est elle qui permet d'éviter tout réductionnisme, mécaniste ou vitaliste, qui consisterait à pratiquer un art de l'analogie à sens unique.

Nous pouvons maintenant envisager l'éventualité que, d'une part, pour un même organisme vivant, envisagé sous deux angles différents, on puisse trouver des modèles dans deux machines différentes, sans pouvoir les articuler dans une machine de plus grande dimension qui les intégrerait, et que, d'autre part, pour un même organisme vivant, envisagé sous un seul et même angle, on puisse trouver des modèles dans deux machines différentes dont on dériverait deux énoncés formels présentant le même degré d'accord avec l'expérience. Or cette double éventualité fait apparaître l'insuffisance de l'analogie qui peut produire des " modèles heuristiques ", mais pas des " modèles apodictiques " (cf. P. Delattre, in P. Delattre et M. Thellier, op. cit., p. 97-124) qui, fondés sur une relation d'identité entre le modèle et l'objet, impliqueraient l'unicité du modèle dans les deux cas : que, pour un organisme envisagé sous un angle défini, il n'y ait qu'un modèle possible, et que, pour un organisme envisagé sous plusieurs angles différents, les différents modèles retenus puissent être intégrés dans un modèle unique cohérent.

Un modèle apodictique pourrait être recherché suivant deux démarches différentes. Dans un premier cas, on considérerait que la différence entre modèles apodictiques et modèles heuristiques consiste en ce que les premiers doivent être totalement isomorphes à l'objet de la connaissance, tandis que les seconds ne le sont que dans le champ défini par les paramètres retenus comme pertinents pour l'élaboration de l'énoncé formel ; il s'agirait donc de faire tendre l'heuristique vers l'apodictique, l'analogie vers l'identité, par l'extension du champ de validité de l'isomorphisme : deux modèles étant en compétition, on choisirait celui dont la validité, par réélaborations successives, pourrait être étendue au plus grand nombre de paramètres, ou celui qui pourrait s'articuler le mieux à des modèles rendant compte du même objet considéré sous des angles différents ; le modèle apodictique serait un modèle total et unique, capable d'intégrer, en les articulant, les modèles heuristiques partiels. Dans un second cas, on tenterait d'emblée de construire un modèle apodictique bien que partiel : un modèle qui, bien que ne rendant compte de l'organisme vivant que sous un angle restreint, lui serait aussi parfaitement que possible isomorphe, c'est-à-dire substituable à celui-ci, non seulement du point de vue de ses comportements observables, mais aussi du point de vue de ses constituants et de sa structure.

La cybernétique, comme l'indique sa référence au behaviorisme, semble plutôt engagée dans la première voie. On peut déceler dans la bionique, en particulier dans les recherches les plus avancées en matière de prothèse, une propension à s'orienter vers la seconde voie.

LES PROBLEMES D'ORIGINE

La pensée est un art de la métaphore : elle progresse en élucidant la correspondance établie, par métaphore, entre deux objets et, pour ce faire, substitue à l'identité qu'elle suggère d'abord une analogie dont les conditions de validité soient de plus en plus rigoureusement contrôlées. Ainsi l'étude des " mécanismes de la vie " progresse en écartant l'énoncé suggéré en premier : le vivant " est " une machine, pour lui substituer des énoncés tels que : ce vivant " est analogue à " cette machine " sous le rapport de... " ; énoncés qui limitent et précisent la correspondance entre le vivant et la machine, tout en multipliant les différentes correspondances restreintes possibles. L'usage scientifique de la pensée consiste à écarter la relation immédiate d'identité, qui fait coïncider deux objets, pour lui substituer une relation d'analogie qui les met à distance l'un de l'autre en interposant entre eux un nombre croissant de médiations, ouvrant ainsi un champ d'intelligibilité discursive en lieu et place d'une évidence métaphorique intuitive. La pensée est l'art du développement discursif de la métaphore.

Quant aux deux objets qui sont aux deux pôles de l'analogie, l'un comme modèle, l'autre comme objet de la connaissance, ils ne peuvent être que des objets techniquement élaborés. La formulation d'un énoncé qui, résultant de deux dérivations homomorphiques convergentes partant de deux objets différents, expose discursivement l'analogie qui les lie, doit être préparée par une élaboration technique de ces deux objets. Cela ne signifie pas que toute découverte scientifique est déterminée par une innovation technique, mais que le monde des objets techniques constitue le fonds dans lequel, à travers des médiations plus ou moins nombreuses, s'enracine toute pensée. L'analyse de quelques exemples éclairera cette hypothèse.

A la fin du XVIe siècle, les " théâtres de machines ", comme les " manuels de canonerie ", contribuent à mettre en place, non pas une nouvelle vision du monde, mais un monde nouveau où des objets nouveaux et des relations nouvelles entre les objets sont proposés à la connaissance. Et Galilée lui-même reste encore enfermé dans le domaine de cette pensée technologique lorsqu'il rend compte, par des énoncés de même forme, du mouvement de la bille sur un plan incliné et de la trajectoire d'un boulet de canon ; mais il déborde largement ce domaine lorsque, décrivant ces différents mouvements au moyen du même procédé de composition des mouvements rectilignes, il engendre un espace nouveau et, liant dans un même combat contre l'aristotélisme médiéval ses études de balistique et le système astronomique copernicien, il amorce la démarche qui, poursuivie de façon décisive par Descartes, à partir des Principia philosophiae, donnera à cet espace la dimension de l'univers même. Le monde des objets techniques ne suffit pas ; il faut encore un langage formel qui permette d'en dériver des énoncés autorisant des transferts d'intelligibilité : si l'espace isotrope, dont la physique du XVIe siècle étend le règne sur la nature entière, était déjà présent, concrètement, dans les réalisations techniques des ingénieurs et canoniers du XVe siècle, il a fallu la géométrie analytique pour en faire un champ d'intelligibilité ou proliférèrent, subsumées sous le concept de trajectoire, des analogies entre les mobiles les plus divers. À égale distance de ceux qui pensent que toute connaissance est déterminée par les objets techniques qui la rendent possible et de ceux qui insistent sur l'évolution autonome des systèmes conceptuels et des langages formels, se précise une définition de la pensée impliquant qu'elle soit corrélativement combinaison technique d'organes et combinaison formelle de signes. En bref : il faut un langage formel pour dégager toute la valeur heuristique d'une machine ; il faut une machine pour vérifier les conditions de validité d'un langage formel.

Dans l'optique qui est la nôtre, il n'y a pas de connaissance des objets naturels en tant que tel. Un objet naturel est simplement un objet qui n'est pas, à l'origine, le produit d'une industrie humaine ; pour devenir objet de connaissance, il doit nécessairement subir une transformation technique, ne serait-ce que celle qui consiste à le cataloguer ou à le mesurer. Pour élaborer la connaissance scientifique d'un objet naturel, il faut disposer d'un ensemble d'objets techniques dont certains principes généraux de fonctionnement aient été déjà plus ou moins dégagés par une réflexion technologique, d'un langage formel qui permette de contrôler l'énoncé de ces principes et ses développements légitimes, et d'instruments d'observation, de mesure ou de manipulation qui permettent de transformer l'objet naturel de telle sorte qu'il devienne justiciable d'énoncés formels isomorphes à ceux dérivés de l'étude des objets techniques qui serviront de modèles. Pour dégager les lois universelles du mouvement des corps célestes et terrestres, il fallait que Newton disposât du fonds technologique fourni par la balistique, d'un langage mathématique permettant d'élaborer le concept de trajectoire et d'énoncer des relations entre force, masse et distance, et d'instruments de visée, tels que la lunette astronomique, permettant de transformer les mouvements observés en trajectoires dont les coordonnées fussent mesurables.

Lorsque manque l'élaboration technique de l'objet naturel, l'énoncé formel devient un document conventionnel qui s'autoreproduit jusqu'à l'absurde, comme en donnent l'exemple les cartes portulans du XVe siècle, reproduisant fidèlement celles du XIIIe siècle, jusqu'à figurer des villes depuis lors disparues, et cessant, de ce fait, d'être des instruments de connaissance pour être devenues purs objets d'apparat. Lorsque manque le langage formel, la pensée technologique tourne sur elle-même, comme en donnent l'exemple certains " théâtres mécaniques " de la fin du XVIe siècle qui, transférant de façon incontrôlée des combinaisons d'organes d'une machine à une autre, puis de celle-ci à une troisième, et ainsi de suite, en arrivent à figurer des machines fantastiques qui sont à la fois inintelligibles, sans utilité définissable et techniquement irréalistes. Enfin, quand c'est le fonds technique qui manque ou qui tombe dans l'oubli, on voit l'énoncé formel être ravalé au rang d'expression triviale par la prolifération des analogies de moins en moins contrôlées qu'on lui fait supporter, dont un exemple nous est donné par l'usage immodéré qui a été fait des concepts de la théorie de l'information, souvent dans l'oubli total des techniques de communication à longue distance qui l'ont suscitée.

L'activité de connaissance commence par une élaboration technique de l'objet naturel, qui permet de le faire entrer dans une relation d'analogie avec un objet technique par la médiation d'un énoncé formel dérivable de l'un comme de l'autre par homomorphisme. Par la mise en oeuvre de cette métaphore à la fois technique et symbolique, la pensée se manifeste comme une activité toute concrète, visant à transformer la nature en une anthroposphère, condition en même temps que produit de cette activité métabolique proprement humaine qu'est la pensée. Et la question se pose de savoir quel rapport, de continuité ou de rupture, il y a entre l'anthroposphère et la biosphère.

La réponse proposée par K. Lorenz (Der Mensch, biologisch gesehen, Studium Generale, 24, 1971) repose sur l'idée que l'évolution procède par paliers successifs, chaque palier nouveau intégrant les précédents ou certains des précédents en un nouveau système présentant des propriétés radicalement nouvelles. L'hominisation est alors conçue comme l'apparition d'un palier dont la propriété la plus originale est la suivante : à côté du mécanisme de transmission par les gènes, dont les modifications sont lentes et aléatoires, l'homme possède un autre mode de transmission - que les éthologistes nomment tradition - dont les instruments sont susceptibles de modifications et d'enrichissements incomparablement plus rapides. La recherche des conditions biologiques d'existence de ce nouveau mécanisme conduirait à faire du système nerveux central, pour la transmission par tradition, l'équivalent de ce qu'est le génome pour la transmission génétique.

Toute notre démarche antérieure nous conduit aussi à accorder une importance fondamentale à ce nouveau mécanisme de transmission, mais à le localiser ailleurs. L'équivalent du génome, le substrat où les innovations s'accumulent, c'est à la fois l'ensemble des objets techniques et celui des systèmes de symbole - ainsi que l'ensemble des corrélations entre les uns et les autres - dont un groupe humain dispose à un moment historique donné. Le système nerveux central d'un individu ne peut être, en tant qu'il sous-tend les acquisitions individuelles, qu'un instrument de traduction produisant, pour ainsi dire, une expression phénotypique particulière. L'équivalent du génome, pour cette nouvelle forme de transmission, c'est l'institution, à condition de donner à ce mot un double sens. C'est, d'une part, l'appropriation à la fois technique et symbolique de l'espace par l'homme : en ce sens, l'institution s'inscrit autant dans l'architecture, les assolements, le réseau routier, l'ensemble des réseaux de communication, etc. que dans les règlements, cadastres, cartes, codes, etc. qui s'y rapportent - autant dans le paysage rural ou urbain que dans les bibliothèques et les archives. C'est, d'autre part, en un sens plus ancien (qui subsiste dans le mot : instituteur) l'appropriation de l'homme lui-même à cet espace humain par tous les modes de façonnage, d'éducation, d'instruction, qui caractérisent un groupe humain à un moment historique donné.

L'anthroposphère est donc à la fois instituée et instituante, dans la mesure où elle est le produit de la transformation de la nature par l'activité de l'homme et où, réciproquement, elle façonne l'homme. La question se pose maintenant de savoir si cette refonte du monde par l'homme, avec ses effets en retour sur l'homme lui-même, est dans le prolongement de l'activité métabolique par laquelle les différentes espèces animales ont produit et transformé la biosphère qui, par l'effet en retour de la pression sélective, les a soumis aux nécessités de l'adaptation.

La biosphère, en tant qu'elle est connue par l'homme, donc élaborée par la pensée humaine, est intérieure à l'anthroposphère : la première n'existe pour l'homme que dans la mesure où elle est absorbée par la seconde. Autrement dit, c'est l'anthropologie qui fonde la biologie et non l'inverse, si l'on veut bien tenir compte du fait que la biologie, comme toute activité humaine, est instituée. Pour soutenir cette position, on peut rappeler que la théorie darwinienne de l'évolution repose sur une métaphore technique qui attribue à la nature une action sélective sur les espèces analogues à celle des éleveurs - l'expression : " sélection naturelle " est une métaphore - et que c'est le langage formel fourni par la génétique mendélienne qui a permis de rendre intelligible cette analogie, en contrôlant son énoncé, et qui a rendu possible, du même coup, un renversement du sens dans lequel se fait le transfert d'intelligibilité, en constituant une théorie des mécanismes naturels de la sélection qui éclaire et perfectionne en retour l'activité technique des éleveurs.

Mais cette position, bien qu'elle permette de mieux situer la question posée, ne lui apporte pas de véritable réponse. Il en résulte seulement qu'il est désormais impossible de nous demander naïvement comment l'évolution a pu engendrer l'homme, comment la biosphère a pu engendrer l'anthroposphère, puisque toute connaissance de la première est élaborée à l'intérieur de la seconde. Toutefois les systèmes qui composent l'anthroposphère révèlent parfois, lorsqu'on analyse leur fonctionnement actuel, synchronique, des indices d'une dimension temporelle diachronique, à la manière dont l'analyse de la chaîne des réactions métaboliques d'un être vivant actuel permet de dégager une dimension diachronique d'où l'on peut inférer que les premières formes de vie étaient anaérobies. En tentant de dégager cette dimension diachronique, par l'analyse de la structure et du fonctionnement présents de notre monde, on rencontre, souvent à l'état fragmentaire - ne serait-ce que par l'analyse archéologique des sites ou l'analyse éthologique des comportements - des indices qui renvoient, de l'intérieur de l'anthroposphère, à des temps où elle n'existait pas. Ces traces déposées et conservées dans le présent sont-elles des résidus destinés à disparaître, des éléments parmi d'autres, dont le sens est déterminé par la seule structure synchronique qui les intègre, ou des éléments fondateurs qui demeurent les conditions naturelles inéluctables de l'existence humaine ?

Dans l'analyse de la dimension diachronique d'un système actuel, nous proposons de centrer l'étude sur un moment, purement hypothétique, qui serait celui de son origine, parce que c'est, à nos yeux, la seule manière d'aborder le problème de la relation, de continuité ou de rupture, entre ce système et ceux qui l'ont précédé. Si rupture il y a, nous faisons l'hypothèse qu'elle a dû être produite, c'est-à-dire que le processus qui a engendré le système en question a dû connaître une phase destructive qui a produit cette rupture et dont la structure actuelle du système doit conserver la trace. S'il en est bien ainsi, le processus qui simultanément engendre une organisation nouvelle de la matière et fait disparaître rétroactivement des modes d'organisation antérieurs qui ont été les conditions de cette genèse, détermine, dans la dimension temporelle, un point de rupture qu'on peut, à bon droit, désigner sous le nom d'origine.

Dans cet ordre d'idée, les études sur l'origine de la vie et de la biosphère sont actuellement les plus riches d'enseignement, non seulement par leurs résultats, mais aussi et surtout par leur méthode. Nous nous proposons donc d'examiner quelle sorte d'élaboration technique cette recherche impose aux documents, archives et stratifications qui constituent la manifestation matérielle de la dimension diachronique qu'elle analyse, quelle sorte d'objets techniques elle choisit comme modèles d'intelligibilité pour les genèses qu'elle tente de reconstituer, et par quelle sorte de formalisation elle produit et contrôle l'énoncé des analogies qu'elle suppose entre les uns et les autres. Ce que nous cherchons par là, c'est un exemple probant d'une relation analogique intelligible et contrôlée entre un processus de genèse, de très grande dimension temporelle, et un modèle qui, dérivé d'une machine construite par l'homme, s'inscrit dans une dimension temporelle incomparablement plus restreinte. Un tel exemple nous est nécessaire pour dégager les conditions méthodologiques d'un exercice rigoureux de la pensée s'appliquant aux problèmes d'origine.

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