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François Foulatier - Le roman cosmogonique

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Le roman des origines

Les récits concernant les origines connaissent aujourd'hui une certaine vogue. Qu'il s'agisse de l'origine de l'univers, du système solaire, de la terre, de la vie ou de l'homme, ces récits présentent un caractère commun qui est comme la marque de leur scientificité : ils prétendent rendre compte de l'émergence d'un nouvel ordre de phénomènes sans faire appel à aucune intervention extérieure, en concevant l'origine comme le simple passage d'un état antérieur de la matière à un état ultérieur de la même matière. Ce passage est originaire dans la mesure où il est unique (du moins dans un lieu donné) et irréversible. Ainsi, l'apparition de la vie s'est produite une fois sur terre et ce nouveau mode d'organisation de la matière a si considérablement modifié la planète que même la disparition de tout être vivant ne signifierait pas le retour de celle-ci à son état antérieur.

Deux questions sont posées simultanément dans ces récits et y reçoivent simultanément une réponse. L'une porte sur la forme de la genèse, l'autre, sur son point de départ. La réponse à la première est toujours la même : le discours scientifique refuse, par principe, qu'un objet quelconque puisse surgir ex nihilo, sous l'effet d'un acte échappant aux lois ordinaires de la nature. La genèse (cosmogenèse, biogenèse ou anthropogenèse) ne peut être conçue sous la forme d'une création. On peut même supposer qu'une des fonctions du discours scientifique, appliqué aux problèmes d'origine, est de disqualifier l'idée de création. La genèse sera donc conçue plutôt sous la forme d'une production, c'est-à-dire d'une transformation d'une matière préexistante par l'application de forces physiques conformément aux lois ordinaires de la nature, même si le produit qui en résulte présente une organisation originale introduisant dans le monde des normes nouvelles. Toutefois, producteur et instruments de production n'étant pas, dans ce cas, distincts du produit en gestation, c'est, à proprement parler, d'une évolution qu'il s'agit.

On pourrait penser que la réponse à la seconde question est donnée du même coup : si la genèse est bien conçue sous la forme d'une évolution, elle est un processus continu ; entre l'état antérieur de la matière et son état ultérieur, il n'y a pas de point de discontinuité qui pourrait être considéré comme l'origine du nouveau mode d'organisation. On peut décrire de façon cohérente, bien que grandement hypothétique, la genèse de la vie sur terre, mais la détermination d'un moment originaire est beaucoup plus problématique, car il faut prendre parti sur ce qui fonde l'être vivant : est-ce la membrane ou le matériel génétique ? La recherche de l'origine de la vie, c'est la recherche du principe d'organisation des êtres vivants : or le mot principe est à double sens : il désigne le fondement premier, c'est-à-dire à la fois ce qui est le plus ancien et ce qui est le plus important.

Cependant il se peut que la détermination de l'origine se fasse autrement que par l'effet d'un choix arbitraire. En effet, que la genèse soit conçue comme un processus continu n'implique pas nécessairement qu'elle soit homogène. Considérons, par exemple, la question de l'origine d'une espèce. Deux cas sont couramment envisagés. Soit on attribue un rôle déterminant à l'isolement géographique qui sépare deux populations d'une même espèce et interrompt tout échange génétique entre elles, tout en les soumettant à des pressions sélectives différentes, si bien que les mutations retenues comme adaptatives différent dans les deux populations et que graduellement celles-ci divergent et cessent d'être interfécondes. Soit on attribue un rôle déterminant à une mutation chromosomique qui peut se répandre, à l'état homozygote, dès la deuxième génération et entraîner la constitution, à l'intérieur de l'espèce, d'une population isolée sexuellement, qui est le point de départ d'une espèce nouvelle. On peut également combiner ces deux cas : la mutation chromosomique venant renforcer un isolement géographique antérieur, ou inversement. Mais, quel que soit le facteur auquel on accorde la première importance dans l'isolation de la nouvelle espèce, on sait que celle-ci dérive d'une espèce plus ancienne dont elle se différencie par une modification de son pool génétique, qui résulte elle-même de l'accumulation de modifications concernant des segments plus ou moins importants du génome. Or, même si l'on ne peut définir le moment précis où une espèce a commencé à se différencier, on sait qu'il y a un moment particulièrement favorable à l'apparition de telles modifications, c'est le moment de la méiose, où s'opère le choix des chromosomes qui seront transmis par chacun des gamètes. À l'origine de toute espèce, il y a un certain nombre d'accidents qui ont eu lieu au cours de la méiose et celle-ci peut être considérée comme le moment critique où il existe un risque non négligeable d'erreurs de transmission dans lesquelles une organisation nouvelle peut trouver son origine.

À une autre échelle, l'évolution peut être considérée à deux niveaux : celui de la micro-évolution, ou évolution spécialisante, et celui de la macro-évolution, ou typogenèse (cf. J. Ruffié, De la biologie à la culture, 1976). Dans le premier cas, on voit un groupe se diversifier en un nombre croissant d'espèces de plus en plus spécialisées par adaptation de plus en plus précise à un nombre croissant de niches écologiques différentes. Cette micro-évolution ne fait que développer toutes les potentialités contenues dans un même type d'organisation, commun à toutes les espèces du groupe considéré ; elle n'introduit rien de fondamentalement nouveau et s'achève nécessairement lorsqu'elle a épuisé toutes les possibilités de variation contenues dans le type originaire. Au contraire, la typogenèse est l'apparition d'un type nouveau qui va servir de point de départ à un nouveau déploiement de potentialités organisationnelles. Il semble que son mécanisme fondamental soit la néoténie, c'est-à-dire que la capacité de reproduction se manifeste chez un organisme dont l'ontogenèse est inachevée et qui, ayant conservé des caractères embryonnaires, se distingue par une absence de spécialisation. Il y a donc deux formes de spéciation : la spéciation par spécialisation ne fait qu'assurer l'évolution continue d'un type préexistant ; la spéciation néoténique, au contraire, apparaît comme un temps fort à la faveur duquel est introduit dans le monde un type nouveau d'organisation sur lequel l'évolution pourra développer un nouvel ensemble de variations ; ce n'est plus une variation nouvelle sur un thème ancien, mais un thème nouveau pour de multiples variations. Paradoxalement, ce temps fort est très discret et quasiment imperceptible. En effet, une espèce souche a des caractères peu affirmés, une faible expansion, une taille relativement réduite ; ses chances de survie sont proportionnelles à sa capacité de se fondre dans le paysage. Le type nouveau qu'elle introduit ne s'affirmera que plus tard dans les espèces spécialisées qui en dériveront et lui permettront de conquérir des espaces très divers. Pour le paléontologiste, une espèce souche n'est souvent rien d'autre qu'une hypothèse nécessaire, car, bien qu'elle soit, parmi les espèces du même type, la plus importante à connaître, elle est aussi celle dont on a le moins de chances de trouver des restes fossiles.

Après ces remarques préliminaires, nous pouvons indiquer succinctement de quelle façon le récit des origines, dans sa forme moderne, se dégage de la structure du mythe pour emprunter celle du roman. Le temps de notre récit est irréversible, il n'admet pas de cycles, pas de retours périodiques aux origines. En outre, il est novateur : il n'est pas la forme de déploiement d'un destin, il laisse, au contraire, une large place à l'événement fortuit, dont le sens, loin d'être déterminé à l'avance, ne se révèle que dans ses conséquences. Une spéciation néoténique est un pur accident ; son sens se révèle après coup, dans la disparition à court terme de l'espèce nouvelle ou, au contraire, dans sa diversification à long terme en un groupe riche en variations. Dans ce récit, rien n'est écrit à l'avance, puisque toute innovation a pour origine une ou plusieurs erreurs de transcription. L'évolution semble progresser à la manière de ces écrivains qui bâtissent l'intrigue au fur et à mesure qu'elle s'écrit, en s'attachant à faire un sort aux accidents mêmes de l'écriture. Enfin, il s'agit d'un récit à personnages multiples et qui ne sont pas, comme ceux du mythe, insérés dans un système stable d'interrelations ; chacun d'eux est le produit d'une histoire particulière, toujours relativement indépendante de celle des autres, et les systèmes de relations qui peuvent s'établir entre eux résultent d'équilibres écologiques transitoires, sans cesse remis en question par de nouveaux événements (géologiques, climatiques, biologiques). En bref, ce qui caractérise le mieux le temps de ce récit, c'est qu'il est un temps historique, mais d'une histoire dont le sens n'est pas déterminé à l'avance.

Une autre raison nous conduit à parler de roman, c'est le caractère fictif du récit des origines. Il ne s'agit pas, bien entendu, de le dénoncer comme fiction illusoire ; le récit des origines est un récit réaliste et qui, de fait, connaît toutes les difficultés du réalisme. Si nous le disons fictif, c'est d'abord parce qu'il comporte une part d'hypothèses bien plus grande que la part des connaissances objectives : la base documentaire sur laquelle il s'appuie paraît bien étroite, comparée à la richesse des événements dont il veut rendre compte. Certes, le nombre des espèces fossiles identifiées par les paléontologues est important, mais E. Mayr estime que, sur toutes celles qui ont existé, on n'en a identifié qu'une pour 5 000. Une autre raison de le dire fictif est qu'il concerne des événements qui ne sont pas reproductibles du fait, d'une part, de l'irréversibilité de l'évolution et, d'autre part, des énormes quantités de temps nécessaires. Toutes les expérimentations sur lesquelles le récit s'appuie, à titre de preuves, ne sont donc que des simulations qui produisent un analogue de l'événement étudié et ne peuvent apporter au récit autre chose que des indices de vraisemblance.

Ainsi, le récit des origines de la vie fait la preuve de sa rigueur par sa capacité de tenir ensemble, dans un discours cohérent, toutes les données documentaires de la paléontologie, tous les résultats des simulations expérimentales et tout ce que la biologie nous apprend sur la structure et le fonctionnement des êtres vivants. Aussi ne cesse-t-il d'être remanié au gré des remaniements successifs de la théorie de l'évolution dont il est l'une des pierres de touche.

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