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François Foulatier - Le roman cosmogonique

Prologue (Retour au sommaire)


A notre époque, où la spécialisation extrême de la recherche entraîne un morcellement indéfini du savoir, chacun pense oeuvrer, dans son coin et pour la modeste part qui lui revient, à la construction d'un immense édifice dont l'unité et le sens lui échappent mais sont toutefois supposés exister. En d'autres temps, les philosophes pouvaient postuler une pensée divine où la totalité du savoir possible trouvait son ordonnance pour réaliser la figure idéale avec laquelle le savoir humain, à travers la succession de ses figures imparfaites, était censé devoir coïncider au terme, indéfiniment repoussé à l'horizon, d'une approximation continue. Aujourd'hui, Dieu et les philosophes sont un peu passés de mode ; le " chercheur scientifique " peut se plaire à imaginer quelque ordinateur plus puissant que les autres, capable d'opérer la totalisation du savoir humain. Manière plus moderne de donner du nez dans le même vieux problème, car un tel ordinateur n'existe pas et ne saurait exister sans que des hommes affrontent la tâche de définir les principes, nécessairement éphémères, à partir desquels il pourrait être construit et programmé pour fournir une synthèse vouée à une perpétuelle remise en question. On pourrait renoncer, se résigner à l'émiettement ; mais qu'ont les hommes à faire d'un savoir dont l'unité ne serait pas concevable ?

Le savoir scientifique a pour fin la construction d'un monde pour l'homme, dans l'ordre du réel (par le moyen des techniques qui modifient de plus en plus radicalement la surface de notre planète) et dans l'ordre de l'imaginaire (par le moyen d'un discours qui donne forme à ce monde dans l'espace et dans le temps et dresse le tableau ordonné du cosmos là où, sans lui, nous ne verrions que chaos). Cette fonction proprement poétique fut, en des temps plus anciens, remplie par les récits mythiques, cosmogonique et cosmologique ; elle l'est aujourd'hui par le savoir scientifique, non pas tel qu'il est produit à l'origine, disséminé dans des revues dont les lecteurs ne se comptent guère que par dizaines, mais tel qu'il se rassemble parfois en un discours plus ou moins totalisant, accessible à ce lecteur largement cultivé, qu'on ne sait trop comment nommer - l'équivalent actuel, en somme, de l'honnête homme du grand siècle - mais qui est plus nombreux que le pessimisme de rigueur ne le laisserait croire.

À mi-chemin entre l'austérité aristocratique des énoncés spécialisés et la démagogie des vulgarisations qui veulent nous faire croire que tout un chacun pourrait, sans effort, tout savoir sur n'importe quoi, il y a place pour un discours authentiquement scientifique qui, plus vaste par son objet que les énoncés partiels des spécialistes, en conserve pourtant, pour l'essentiel, la rigueur et l'exactitude et puisse légitimement assumer la fonction poétique de donner forme au monde des hommes, de donner à l'ensemble des phénomènes et des événements connus ou prévisibles la forme cohérente sans le secours de laquelle aucune décision ne peut être prise ni aucune action entreprise.

Aujourd'hui, le savoir humain est capable de produire un grand discours cosmogonique particulièrement homogène dans sa forme et dans ses principes, dont nous voyons des fragments de plus ou moins grande ampleur paraître dans des ouvrages dont la qualité scientifique est incontestable ; un grand discours cosmogonique qui, totalement rassemblé, enchaînerait successivement les récits de l'explosion primordiale qui donna le jour à l'univers, de la naissance de notre planète, de l'apparition de la vie et de l'émergence de l'homme. La forme d'un tel discours n'est plus celle du mythe, mais - c'est du moins l'hypothèse que nous avançons - celle du roman. En tout état de cause, il nous paraît nécessaire et légitime d'examiner les conditions formelles auxquelles il doit satisfaire pour remplir sa fonction poétique, c'est-à-dire de poser les fondements d'une poétique du discours scientifique.

Un tel travail implique que l'on tienne ensemble plusieurs fils qui pourront être tour à tour abandonnés puis repris, sans être jamais oubliés. Il convient donc, pour aider le lecteur, de donner la description de ces fils qui constituent la chaîne sur laquelle se tissera la trame du texte.

1. Une question est posée :

- L'apparition de la vie et le développement de la biosphère introduisent-ils une rupture dans l'évolution de notre planète ?
- La même question se pose concernant l'apparition de l'homme et le développement de l'anthroposphère.

2. Un certain nombre d'instruments conceptuels (archives, modèles techniques, formalisation, anthroposphère...) sont élaborés afin de développer et préciser cette problématique à travers l'examen du récit scientifique des origines (première partie).

3. Trois lignes de recherche sont définies :

- l'analyse épistémologique des conditions de la production et des limites de la validité du discours contemporain sur les origines de la vie (chapitre 1 de la deuxième partie) et les origines de l'homme (chapitre 3 de la deuxième partie) ;
- une analyse méthodologique visant à dégager les caractères spécifiques de la pensée qui est à l'œuvre dans la recherche des origines : la pensée génétique (début du chapitre 2 et du chapitre 3 de la deuxième partie, et conclusion) ;
- un essai de définition de la forme propre du récit des origines, suivant l'axe diachronique de sa filiation par rapport au mythe et à l'épopée et suivant l'axe synchronique de ses différences et ressemblances avec le roman et l'histoire (troisième partie).

4. Enfin, à titre d'hypothèse et d'illustration, sont proposées deux esquisses :

- celle d'un discours sur les origines de la rupture (chapitre 2 et fin du chapitre 3 de la deuxième partie) ;
- celle d'un discours sur l'origine du langage, conforme aux exigences épistémologiques, méthodologiques et formelles dégagées préalablement (Epilogue).