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TEMOIGNAGES

ALAIN ET LES LANDORMY (1895-1943)

Ces lignes sont extraites des Souvenirs de Marthe Landormy. Paul Landormy (1869-1943), qui fut condisciple d'Alain au lycée Michelet et à l'École Normale Supérieure, agrégé de philosophie en 1892, a écrit deux études sur Socrate et Descartes. Après quelques années d'enseignement, il s'est consacré à l'histoire de la musique. ( La vie de Schubert, Gluck, Gounod, La musique française de la Marseillaise à la mort de Berlioz, La musique française après Debussy, Bizet, Brahms, Histoire de la musique). Il fit des tournées de conférences dans toute l'Europe pour faire connaître la musique moderne : Fauré, Debussy, Ravel, puis le groupe des Six. Madame P. Landormy, tante de Gabrielle, la future madame Émile Chartier, était la nièce de Pol Plançon, qui avait une merveilleuse voix de basse. Engagé à l'Opéra de Paris, il y resta peu de temps. Vers 1890, il chanta au Metropolitan Opera, à Londres, au Covent Garden. - Henri Marteau (voir plus bas) était un violoniste de la classe de Kreisler. Il fut, semble-t-il, le premier qui joua à Paris le Concerto de Brahms.

Texte paru dans les numéros 22 et 23 du Bulletin de l'Association des Amis d'Alain (juin/octobre 1966)

 

A Vanves, en février 1895, Louis Dumas avec qui je faisais toujours de la musique proposa de nous adjoindre un de ses amis, Paul Landormy, plus âgé que lui, qui jouait du violon. Cet ami, orphelin très jeune, avait été élevé par sa marraine et le mari de celle-ci, professeur au lycée Michelet. Nous ne le connaissions pas ; rendez-vous fut pris. Il était convenu que je jouerais avec ce monsieur la Sonate en sol de Grieg. Cette sonate, peu de jours avant notre départ de Reims, je l'avais jouée avec Henri Marteau. Je n'avais jamais joué de sonates qu'avec [...] ce grand violoniste. Après les premiers accords du piano, vient un récitatif de violon solo qui fut posé avec beaucoup d'autorité. La sonorité était belle, la justesse parfaite. Je n'en revenais pas. Mon père me regardait, très étonné. Et toute la sonate fut jouée avec aisance, sans que l'interprétation du violoniste me gênât le moins du monde.

Paul Landormy était le fils d'un violoniste [...], qui faisait partie, dans les premiers violons, de l'orchestre de l'Opéra. C'était lui qui avait donné les premières leçons à son fils.

Paul Landormy fit toutes ses études au Lycée Michelet, de six ans à dix-neuf ans jusqu'à son entrée à l'Ecole Normale. La musique, malgré les études, n'était jamais négligée. Vers quatorze ans, à ses moments de loisir il prenait les parties séparées de quatuors de Beethoven, et comme il possédait un violon, un alto et un violoncelle, il en jouait chaque partie. Plus tard, il jouait très bien de l'alto, et pouvait tenir dans un ensemble une partie de violoncelle pas trop difficile.

Au moment où je fis sa connaissance, il y avait trois ans qu'il était agrégé de philosophie. Il ne voulait pas enseigner. Il était très désireux de faire du théâtre [...]. Pendant ses années d'Ecole il avait suivi très assidûment les cours de Got, préparant pour chaque cours un texte à lui réciter. Mais il aimait passionnément la musique. Au moment où je le connus, il travaillait le chant avec le maître de mon oncle, Seriglia, qu'on lui avait beaucoup recommandé.

Un jour de la fin de septembre (1895), Paul Landormy demanda de nous présenter son cher camarade de Lycée et d'Ecole : Emile Chartier. Il était alors professeur de philosophie à Lorient. Nous étions assises sur la terrasse quand Paul Landormy arriva avec son ami. Celui-ci, très grand, très mince était vêtu de noir des pieds à la tête. Il avait même un canotier de paille noire (on en portait alors). Il était en deuil de son père. Ma soeur aînée travaillait à une dentelle à l'aiguille. De suite, il regarda l'ouvrage et se mit à taquiner ma soeur, lui disant que son travail était gros, que dans son pays, on faisait des dentelles d'une finesse admirable... Puis on rentra faire de la musique. Je sus plus tard qu'en descendant le parc, Paul Landormy avait dit à son ami. " Tu sais, j'épouserai Marthe Plançon ". Il n'en était pas encore vraiment question. L'ami répondit. " Bien ! " Pas très enchanté sans doute... Il craignait beaucoup le mariage pour ses amis...

Paul Landormy avait été trois ans l'élève de Jules Lagneau ; un an pour le baccalauréat, deux ans pour la préparation à l'Ecole. Chartier était arrivé dans cette classe en octobre 1887. Pendant quelque temps, les deux futurs amis s'étaient examinés prudemment. Ils m'ont raconté que c'était en expliquant du grec que l'amitié était venue.

A la classe de Lagneau, ils étaient à côté l'un de l'autre au premier rang. Ils ne pouvaient parfois s'empêcher de discuter entre eux. Alors Lagneau souriait et leur disait : " Voyons, dites-nous ce que c'est ". On sait le culte que vouèrent à ce maître unique ceux qui reçurent son enseignement. Il y a quelque chose que je n'ai jamais lu nulle part et que Paul Landormy avait entendu dire à son maître. Lagneau aurait voulu que le professeur fît, ainsi que le prêtre catholique, voeu de célibat.

Chartier écrivait à Paul Landormy, de Lorient, en décembre 1894 : " Je finis la perception. Je te donnerai une idée de cela quand tu viendras. Il y a des choses étonnantes dans le manuscrit de Lagneau (des choses que, d'ailleurs, tu connais) ".

{...] Notre mariage était décidé pour la semaine après Pâques (1897). Le moment venu, on vit arriver l'ami Chartier. Le jour du mariage civil, en sortant de la mairie, il dit à son ami : " As-tu bien écouté ce qu'on vient de te dire : tu lui dois aide et protection. Cela signifie que s'il y a le feu, et qu'elle soit dedans, tu dois aller l'en retirer ". Il était ravi parce que, le maire étant malade, il n'y avait pas eu de discours [...] " C'était la loi, rien que la loi " [...].

Aux vacances, nous disposions de grandes salles au rez-de-chaussée d'un beau pavillon de Mansart. La jeunesse désirait danser. Un pianiste avait été engagé. Il n'arrivait pas. En l'attendant, Chartier se mit au piano et joua, vraiment pas mal, plusieurs valses. Se trouvant près de moi, il me dit : " Vous savez, votre mari est beaucoup plus intelligent que vous ". J'en étais tellement persuadée !... Mais par la suite, il devait me décerner un bon point.

A la rentrée d'octobre 1900, Chartier avait été nommé à la classe de philosophie du Lycée de Rouen. Il écrivait à mon mari, le 27 novembre, le remerciant de l'envoi de son petit livre sur Socrate " ... Je te considère comme devenant de plus en plus remarquable et c'est Marthe qui mérite ici des compliments "... Le bon point ! Il nous donnait rendez-vous au jour de l'an, et il terminait ainsi sa lettre : " Nous sommes épatants, toi, Marthe et moi ! Les petites sont épatantes et je les embrasse. Et toi aussi. Amitiés à " mon vieux " Marthe ". Les " petites " étaient Gabrielle et Renée Landormy, deux fillettes de douze ans, soeurs jumelles, les filles d'un frère aîné de mon mari, de quinze ans plus âgé que lui. Elles étaient orphelines et vivaient avec nous depuis le début de l'année. Leur frère Marcel, leur aîné de deux ans, devait les rejoindre l'année suivante à notre foyer [...]

[Mon mari avait été nommé à Bar-le-Duc], et depuis la rentrée, nous étions très pris par de nouvelles occupations. C'était le temps où se créaient partout des Universités populaires. Et Bar-le-Duc eut la sienne ou plutôt sa " Société populaire ". Nous trouvions " Université " pompeux et prétentieux. Mon mari et plusieurs de ces collègues s'employèrent avec ardeur à cette création. Ils voulaient faire un lieu de réunion agréable où les adhérents seraient heureux de se retrouver, où, tout en les instruisant, on les divertirait. L'entreprise réussit parfaitement.

La Mairie avait donné une très grande salle dans une école. Cette salle fut tout de suite remplie, les soirs de conférences ou de représentations. Le public était composé d'ouvriers de brasserie, de métallurgistes, de cheminots, de vignerons, d'employés de toutes sortes et de leurs familles. Un vaste local fut également donné pour y installer une bibliothèque, des salles de cours, une salle de réunion et de dégustation (bière, thé, café). Toutes ces salles étaient éclairées, gaies, accueillantes [...]

Assez souvent, nous lisions une comédie, mais en la jouant. Au bout de quelque temps, nous étions devenus très habiles dans ce genre d'exercice. Nous tenions une de ces vilaines petites brochures de quelques sous, à couverture bleue, et la faisions passer d'une main à l'autre, suivant les jeux de scène. Ces pièces lues étaient toujours des comédies de Molière, et mon mari, qui avait tant fréquenté le Théâtre français, en indiquait la mise en scène [...]

A ce printemps de 1902, il y avait eu le grand événement de Pelléas. Nous nous sentions loin de tout cela. Pendant les vacances, notre décision fut prise. Mon mari demanda un congé et, en octobre 1902, nous vînmes nous installer à Paris, rue Saint-Sulpice.

Dans les premiers jours de janvier 1903, Chartier était nommé professeur de philosophie au lycée Condorcet. Il venait bien souvent dîner rue Saint-Sulpice. Au sortir d'une de ses toutes premières classes, il arriva se jeta dans un fauteuil, sans dire mot, visiblement épuisé. Il ferma les yeux, appuyant un doigt sur chaque paupière. C'était chez lui signe de fatigue. Bien des gens ignorent que faire la classe est une tâche épuisante. Et la classe de philosophie encore plus que toute autre. Parfois aussi, il arrivait plein d'entrain, tout joyeux : " Herzog est venu cet après-midi ", disait-il, Herzog, plus tard André Maurois, le cher élève de Rouen, le disciple d'une fidélité si constante.

Naturellement, quand il venait, Chartier demandait qu'on lui fasse de la musique. Il nous prenait aussi parfois, après dîner, le désir d'aller rire. Nous aimions les revues. Il y en avait alors de très réussies. Celles de la Scala, particulièrement. Et des artistes étonnants... Nous étions très " bon public ". A la Scala, il y avait au dos de chaque fauteuil d'orchestre une petite planche que l'on baissait au rang suivant pour y poser la coupe de cerises à l'eau de vie, comprise dans le prix de la place. Chartier remuait beaucoup bras et jambes surtout quand il riait. A l'une de nos premières sorties, je reçus sur ma robe neuve sa coupe de cerises... Mais cela n'éteignit pas notre gaîté.

Parfois, après le spectacle, et après nous être restaurés, nous revenions chez lui rue de Provence. Mon mari et lui s'étendaient sur le lit, moi sur un divan et tous deux entamaient des conversations philosophiques, qui se prolongeaient jusqu'à deux ou trois heures du matin.

De temps en temps, mon mari disait : " Voyons, enchaînons ". Alors, ils éclataient de rire. Ces orgies n'avaient lieu que lorsque Chartier n'avait pas classe le lendemain matin.

(…) En cette année 1906, nous passions les mois d'août et de septembre au manoir de Trébéron.

Le manoir, les fermes et les terres qui en dépendaient, appartenaient à un frère et une soeur qui, après d'âpres discussions, venaient de se brouiller. J'ai vu assez souvent cela en Bretagne. Le manoir était devenu propriété du frère. Il nous le loua. La maison était vaste. Nous y étions assez nombreux en famille. C'est ce qu'il fallait, car nous étions dans une grande solitude, à plusieurs kilomètres du bourg (Crozon). Devant la maison, un jardin anglais, pelouse, fleurs et grands arbres, dont un magnifique cèdre, puis un vaste potager-fruitier et enfin le petit bois aboutissant à une haute falaise, d'où la vue s'étendait sur toute l'admirable baie de Douarnenez. L'immense plage de Trébéron était à nous. Les grands arbres qui entouraient la propriété nous abritaient de tous les vents [...]

Le 15 septembre, Chartier arriva à Trébéron passer les derniers quinze jours du mois avec nous. Le temps fut très beau jusqu'à la fin. Le matin, on voyait peu Chartier. II travaillait. Il devait d'abord écrire le propos quotidien. Le vieux moulin à vent sur la falaise, non loin du manoir, lui en inspira un qui parut dans le premier recueil des 101 propos, édité à Rouen en 1908. L'après-midi, ils partaient, lui et notre neveu Marcel, chargés de leur attirail de peintres. Ils se perchaient parfois dans des endroits invraisemblables, sur des rochers escarpés dominant la mer.

Ils faisaient de l'aquarelle. Je crois que je possède le chef-d'oeuvre de Chartier. La plage de Trébéron se termine à gauche par la presqu'île de Laber (petite rivière qui achève là sa course). C'est à marée basse, installé sur l'isthme, au milieu des rochers et des goëmons, que Chartier peignit l'anse de Laber et l'admirable falaise qui la domine. [...]

A la tombée du jour, nous allions à la rencontre de nos peintres et nous revenions à la maison en chantant. Après le dîner, c'était la musique. Dans cette parfaite tranquillité, je travaillais beaucoup. Je devais donner dans le courant de l'hiver des séances de musique de chambre, et le soir, je répétais avec mon mari les sonates piano et violon que je devais jouer avec Armand Parent, entre autres la sonate de d'Indy qui lui était dédiée. Chartier nous écoutait avec joie et tournait les pages. Dans les tout derniers jours, il y eut des clairs de lune splendides. Délaissant la musique, nous partions, tous, le long du chemin de ronde qui suit le haut des falaises, dans la lande. Nous ne parlions pas, émus par la beauté de ce spectacle. La mer était très calme. On entendait ce léger bruit de soie froissée qu'elle faisait en mourant sur le sable. [...]

Mon père nous quitta le 12 mai 1907 [...]

Mon mari étant souvent à Reims, mes soeurs et leurs maris habitant la province, ma mère anéantie de douleur, je fus souvent seule pour accomplir les pénibles tâches qui suivirent la mort de mon père. Je trouvai en Chartier, pour m'y aider, le plus dévoué et le meilleur des amis.

Répondant à l'une de mes lettres et à propos de la vie de famille, il m'écrivait : " ...J'ignore complètement ce bonheur-là et d'instinct, j'y suis rebelle... Aussi, je suis obligé de me forcer l'imagination pour suivre vos papillons noirs et bien comprendre votre regard noir, parce que, se reposer sur la famille comme sur un nid, voilà ce qui ne m'est jamais arrivé ".

L'été de 1907 se passa très tristement pour nous. Je n'avais presque plus le courage de me mettre au piano. Chartier venait souvent après sa classe. Entre ses visites, il écrivait. Le 27 juin 1907, je recevais cette lettre si sincèrement amicale : " ... J'ai pour vous une amitié profonde qui n'est pas seulement fondée sur l'habitude. Je ne l'ai jamais cachée ; personne n'en a jamais pris ombrage. Toutes les fois que j'ai pu croire que je pouvais vous aider à vivre, si peu que ce fût, je me suis trouvé là... Cela n'empoche pas une chose, c'est que je ne peux rien enlever de vos peines. L'amitié n'est rien auprès des liens de nature qui tiennent à toute la chair ". Il terminait ainsi : " Il faut s'entr'aider à vivre. Le monde est grand et vide ". [... ]

... Le 2 juin 1908, Chartier arrivait tout joyeux. Il nous apportait son premier livre : " Les Cent et un Propos d'Alain ", édité à Rouen. Quelques jours après, je lui disais : " Pourquoi écrivez-vous des propos sur la politique? Je n'aime pas la politique ". J'ajoutais : " Vous, vous êtes un poète ", et je lui citais plusieurs propos qui justifiaient cette affirmation. Il devint rouge jusqu'aux cheveux. Mais je vis bien que c'était de plaisir [...].

J'aimais les maisons bien tenues, la bonne cuisine. C'était une tradition de famille. On ne pouvait pas, même en ces temps faciles, éviter les petits bouleversements intérieurs. Quand ils se produisaient, c'était toujours au moment où il aurait fallu travailler davantage la musique. Alors le philosophe qui partageait ma vie et celui qui était si souvent près de nous me raisonnaient. Et comme beaucoup de femmes en ce cas, je ne voulais pas me rendre à leurs raisons.

Un jour, exaspérée, à bout de mauvais arguments, je finis par leur dire " Vous n'êtes que des professeurs ". Suprême injure ! J'extrais ce passage d'une longue lettre que Chartier nous écrivit peu après : (...) " Dans le style les mots doivent être tous ordinaires et même populaires, et la syntaxe aussi ; sans quoi on ne fera rien de grand. En toutes choses le métier est nécessaire si l'on veut éviter la recherche ; et rien ne remplace le métier dans les sentiments, c'est la même chose ; un sentiment rare et original n'est rien du tout. Ce qu'il faudrait dire exactement, c'est ce que c'est qu'une idée par rapport à la nature. Et nous en sommes bien loin, parce que nous sommes bien plus professeurs encore que la dame ne le croit ; et peut-être elle aussi ; mais n'insultons que nous-mêmes ".

C'est alors qu'il m'a parfois traitée de " mûle d'Andalousie " et qu'un jour il s'écria : " Vos raisonnements se tiennent comme les crottes de bique sur la route ". Il me disait aussi ; " Vous voulez tenir tout bien serré dans vos bras ". C'était vrai et c'était là le drame.

Quand plus tard, devenue philosophe, je me rappelais ce cher et lointain passé, je me disais : " Comme ils avaient raison ! " Dans cette dernière lettre qu'il nous écrivait de Grenoble (septembre 1908) Chartier disait: (...) " Le temps passe vite, il nous ramènera à octobre, et sachez-le bien, j'ai l'intention d'être un ange pendant quelques mois, parce que vraiment mes amis sont bien bons de me supporter ". Il avait parfois, en effet, des moments difficiles et faisait de grands efforts pour contenir les manifestations du tempérament violent et passionné qui était le sien. S'il n'y avait pas réussi, on recevait bientôt une lettre affectueuse dans laquelle il avouait qu'il se trouvait très ridicule.

Mon mari qui le connaissait si bien et depuis si longtemps, ne s'inquiétait pas de ces accès. Un souvenir me revient. Il montrera ce qu'était la violence des sentiments que Chartier éprouvait parfois. Il lisait souvent le " Lys dans la Vallée ". Quand Félix de Vandenesse revient près de Madame de Mortsauf agonisante, elle lui dit : " Est-il possible que je meure, moi qui n'ai pas vécu, moi qui ne suis jamais allée chercher quelqu'un dans une lande?... " - " Alors, nous disait Chartier, quand j'en arrive là, je lance le livre à l'autre bout de la pièce ".

Chartier qui avait enseigné au Lycée Michelet depuis octobre 1905 dans la chaire de son maître, Jules Lagneau, avait été nommé au Lycée, Henri IV, en octobre 1908. Pendant l'année 1909 il vint encore assez souvent chez nous, puis les visites s'espacèrent de plus en plus. Le cercle des élèves, des nouveaux amis, des admiratrices aussi s'élargissant sans cesse, on ne le vit plus rue du Cherche-Midi. Il nous avait écrit un jour : " Nous n'avons pas pris l'habitude de nous cacher nos défauts, ni de nous faire de fades politesses". N'avons-nous pas eu tort ?...
Voici la préface qu'Alain écrivit en 1950 pour la réimpression du G. Bizet, de Paul Landormy.

" Avec beaucoup de plaisir, je signale aux amis de la musique la réimpression, chez Gallimard, du Georges Bizet de Paul Landormy. Ceux qui ont lu l'Histoire de la Musique, du même, ne trouveront ici rien de nouveau, si ce n'est que le jugement, toujours ferme, concernant l'auteur de l'Arlésienne et de Carmen sera cette fois amplement justifié et jusqu'au détail ; il m'est agréable de rendre justice à ce bon musicologue, que j'ai très bien connu, et à qui je dois ce que je sais de la musique [...]

Avouons qu'il y a un peu de mystère dans l'Arlésienne, suite d'orchestre, cette musique de scène d'un drame émouvant, et qui connut le plein succès. Les morceaux symphoniques donnés sous ce titre exprimèrent quelque chose pour les auditeurs, quelque chose, mais quoi ?

Quoi ? Précisément ce que Carmen nous fait si bien comprendre. Et c'est l'amour de Carmen, l'amour sauvage, l'amour qui tue... La musique a la propriété de nous faire toucher ces mouvements de l'âme qui font qu'on se lasse de vivre. Rien de faible ici, ni de vague. C'est à une note près, c'est à une seconde augmentée près, que vous éprouverez ce désarroi de l'âme qui s'abandonne elle-même à l'intérieur d'elle-même, et qui descend au-dessous du désespoir [...]

La force de [Paul Landormy] fut de savoir la musique et de s'en tenir aux faits de l'âme, c'est-à-dire à la musique même ".

ALAIN - Le Vésinet, 6 juin 1950