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François Foulatier

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Les fanfreluches antidotées,
ou la philosophie hermétique de François Rabelais

Prélude

Hermétique et non secrète : commentaire du Prologue et du paradoxe qu'il recèle.
Rabelais philosophe, dans tous les sens du terme
Philosophos, homme d'éducation libérale, qui a le goût des choses de l'esprit, homme instruit, qui s'occupe des choses de la nature, de la recherche de la vérité. On raconte que Pythagore, interrogé sur sa profession, aurait le premier utilisé ce mot et répondu : "je suis philosophe", entendant par là : "non pas quelqu'un qui prétend posséder la sagesse, mais un homme qui s'efforce vers elle". "Il n'y a pas d'autre sage que Dieu".
Cette anecdote témoigne de la nécessité où se trouvèrent les "sages" de se défendre contre l'accusation religieuse de démesure (hybris), et donc d'impiété, à laquelle pouvait les exposer la prétention de partager avec la divinité la possession de la sagesse. Même sous l'appellation plus modeste de philosophie, la sagesse comporte une part de défi. Le procès d'impiété contre Socrate n'est pas une exception, Anaxagore avant lui, Aristote après lui, évitent de peu la condamnation, de même Rabelais.
La philosophie est ainsi partagée entre une aspiration à la totalité du savoir (sophia) et une défiance envers la démesure (hybris), dont la face positive est la conscience de la place de l'homme, de son rang, de ses limites. Entre lui-même et la "sophia", le philosophe place la "philia" qui s'opposerait à l'"éros" comme l'amitié s'oppose à l'amour. Mais il faut y regarder de plus près.
Comparaison avec Socrate.

Exposition

Place des Fanfreluches antidotées dans le Gargantua. Place du Gargantua dans l'ensemble de l'oeuvre : Thélème, anticipation du temple de la Dive Bouteille (a).

 

L'antidote, pour un médecin helléniste, c'est le pharmakon antidoton, le remède administré au patient pour combattre et, si possible, annihiler l'agent de la maladie. Antidoter, c'est combattre le mal par son contraire, dans la pure orthodoxie de la médecine hippocratique et galénique professée et pratiquée par Rabelais.

Si l'on met à part momentanément le titre du chapitre II, le verbe "antidoter", qui semble appartenir exclusivement au vocabulaire rabelaisien , apparaît trois fois dans le Gargantua. Une première fois, au chapitre XVII, nous voyons Maître Janotus de Bragmardo venir au logis de Gargantua "bien antidoté l'estomach de coudignac de four et eau beniste de cave". Connaissant la complexion de l'orateur, qui plaide pour six pans de saucisses et une paire de chausses bien plus que pour la récupération des cloches, on comprend qu'il s'est administré un viatique en communiant sous les deux espèces, mais à sa manière, qui est très exactement celle de Maître François écrivant Gargantua, "sçavoir est, beuvant et mangeant" et, si possible, du meilleur. Aussi Maître Janotus obtient-il un franc succès de rire auprès de Ponocratès et Eudémon.

Plus loin, au chapitre XX. c'est le "diseur d'heures" de Gargantua, pendant la période gothique de son éducation, qui se présente "empaletocqué comme une duppe, et tres bien antidoté son alaine à force syropt vignolat". Le vocabulaire, cette fois-ci, fait plus référence à la médecine qu'à la religion, mais surtout l'allusion au sirop violat nous fait comprendre que, pour préparer son haleine, le "diseur" a préféré au délicat parfum de la violette celui, plus vigoureux, du vin.

Enfin, au chapitre XXXVIII, c'est Frère Jean en personne qui nous fournit l'exemple :

"Ha, ha ! (dist le Moyne) seroys je en dangier de noyer, veu que suis en l'eau jusques au nez ? Non, non. Quare ? Quia elle en sort bien, mais poinct n'y entre, car il est bien antidoté de pampre". Il faut comprendre que, par suite d'une imbibition régulière de vin, la peau du nez de Frère Jean a pris, en quelque sorte par sympathie, la consistance imperméable de la feuille de vigne et s'est transformée en un cuir dont (dit le Moine) on pourrait faire des bottes pour aller à la pêche aux huîtres en hiver.

La fonction prophylactique de l'antidote est bien mise en relief puisque c'est la consommation préalable de vin qui permet à Frère Jean de rester au sec comme elle a permis à Maître Janotus de ne pas rester sec devant son auditoire. Le vin, comme antidote, est administré pour combattre son contraire qui sera, selon les occasions, l'eau ou la sécheresse. En résumé, le verbe "antidoter" désigne, dans le vocabulaire rabelaisien, une action essentiellement préventive et l'antidote par excellence est le vin qui, par la variété de ses vertus, ressemble fort à une panacée.

Or nous savons que pantagrueliser, c'est "boire à gré et lire les gestes horrifiques de Pantagruel", et l'auteur du Gargantua nous donne, à la fin du Prologue, un avertissement ("vous soubvieigne de boyre à my pour la pareille, et je vous plegeray tout ares metys") qui annonce le "Trinch" du Cinquième Livre. Il ne suffit pas de boire, il faut que l'auteur et le lecteur boivent l'un à l'autre, qu'ils se rendent la pareille, bref qu'ils "trinquent" afin de se mettre, passez-moi l'anachronisme, sur la même longueur d'onde.

Quant au censeur au gosier toujours sec, "que le maulubec le trousque !" - encore n'est-ce que le moindre des maux dont notre auteur le menace.

Ainsi, quand nous disons que Rabelais a choisi de s'antidoter, nous voulons dire qu'il a choisi d'user du vin à titre préventif. A l'égard de la censure, il ne s'agit encore que de prévenir ; en effet, lorsque paraît le Gargantua, Rabelais n'a, semble-t-il, fait l'objet d'aucune condamnation et il n'a aucune raison particulière de s'inquiéter pour un proche avenir. Cette parution eut lieu au printemps 1535 , au lendemain de l'affaire dite "des placards" qui entraîna une répression rigoureuse mais de peu de durée, mais les thèmes les plus explicites de l'ouvrage (la satire des ambitions impériales, la défense de certaines conceptions évangéliques et les attaques contre la Sorbonne) étaient dans le droit fil de la politique François Ier. A cette date, tandis que trois théologiens de la Sorbonne, Noël Béda, Nicolas Leclerc et François Picard, étaient exilés ou emprisonnés, l'évêque Jean du Bellay, l'un des protecteurs de Rabelais, était chargé par le roi de mener des négociations avec Mélanchton et les principaux représentants de la réforme luthérienne.

Si le vin est l'antidote par excellence, ce n'est pas seulement parce qu'il permet à Maître François, comme à Maître Janotus, de n'être pas à court d'inspiration, mais aussi et surtout parce que l'ivresse présumée de l'auteur autorise les lecteurs à chercher de multiples sens dans ses propos sans avoir le droit cependant de lui en attribuer la paternité. Ce qui répond parfaitement aux injonctions du Prologue qui ne nous invite pas seulement à deviner, derrière le sens apparent, un autre sens qu'y aurait caché l'auteur, mais à y chercher d'autres sens dont nous aurons à assumer la paternité .

Tout le monde est censé boire, l'auteur en premier, mais aussi les protagonistes du récit et le lecteur pantagruéliste, si bien que l'ensemble de l'ouvrage peut se présenter comme une collection de textes équivoques ou, si l'on préfère, polysémiques, dont les propos des bien ivres, au chapitre IV, constituent le modèle. Et chacun y comprend ce qu'il peut selon qu'il entend le droit ou la médecine, le basque ou l'allemand, le grec ou le latin, et cetera.

S'il en est bien ainsi, il est tout à fait irritant et très peu satisfaisant de se heurter, dès le chapitre II du Gargantua, à un texte considéré généralement comme incompréhensible : "Les fanfreluches antidotées, trovées en un monument antique". Il n'est pas possible, en effet, de le considérer comme un texte sans importance, sur lequel on pourrait passer rapidement, car on ne peut manquer d'être frappé par la relation de symétrie qui le relie à l' "Enigme trouvé es fondements de l'abbaye des Thelemites", texte qui constitue l'essentiel du chapitre LVI et dernier et auquel les commentateurs ont l'habitude d'accorder la plus grande importance.

Ces deux énigmes sont comme deux piliers jumeaux encadrant et contenant les grandes masses de l'ouvrage. Toutes les deux sont en vers, la seconde est presque entièrement reprise de Mellin de Saint-Gelais, la première contient plusieurs citations du même Mellin de Saint-Gelais, toutes les deux sont d'une grande ancienneté et ont été trouvées en terre, la première en "un grand tombeau de bronse" (sic), la seconde "en une grande lame de bronze", toutes les deux ont un caractère fondamental fortement souligné, parce qu'elles sont liées, l'une, à la découverte de la généalogie de Gargantua, l'autre, à la fondation de l'abbaye de Theleme. La grande différence qu'il y a entre elles, c'est que l'une, la finale, est agrémentée de deux interprétations attribuées respectivement à Gargantua et à Frère Jean, tandis que l'autre, l'initiale, nous est livrée sans aucun commentaire.

Il serait difficile d'accepter l'idée que, de ces deux textes, l'un fût dénué de sens tandis que l'autre en aurait au moins deux, attestés par l'auteur. On a montré que la structure générale du Pantagruel était gouvernée par une symétrie autour du centre, ce qui entraîne l'hypothèse d'une composition par inclusions concentriques. Si l'on admet que cette hypothèse convient également au Gargantua, on observe que les deux énigmes se répondent l'une à l'autre et l'on peut supposer qu'elles constituent deux textes fondateurs, posés dans un premier temps, entre lesquels le texte s'est ensuite développé par enchâssement.

On ne peut donc se résigner à ne rien comprendre à l'énigme initiale et l'on éprouve une certaine déception à lire : "Rappelons au lecteur que nous n'avons presque rien compris à cette énigme. Force est de conseiller aux étudiants de se contenter d'une simple lecture du poème ; mais il nous semble probable que l'objet de la satire est la politique, et la personne, de Charles Quint". Déception d'autant plus grande que se trouve résumée ainsi la position du plus grand nombre des commentateurs. Reste à se demander ce que peut être une simple lecture, s'agissant d'un texte qui est antidoté, comme son titre nous en avertit, et dont l'auteur nous dit qu'il a été trouvé en un lieu où "estoit escript en letres Ethrusques : HIC BIBITUR". L'interprétation habituelle de l'énigme, qui veut y voir une satire du pape et de l'empereur, est vérifiée dans plusieurs passages tels que (vers 11 et 12) : "Aulcuns disoient que leicher sa pantoufle - Estoit meilleur que guaigner les pardons" ou encore (vers 55) "Craignit qu'on mist ras, jus, bas, mat t'empire". Elle est conforme à la teneur du Prologue qui nous annonce de grandes vérités concernant tant "nostre religion que aussi l'estat politicq et vie économicque". Mais il s'en faut de beaucoup qu'elle rende compte de la totalité du texte.

On peut se demander s'il ne serait pas utile d'interroger le sens du mot "fanfreluche" pour aller un peu plus loin. Tous les dictionnaires s'accordent sur ce point : il s'agit d'une altération de "fanfelue" qui, dès le XIIème siècle, signifiait "bagatelle" et dont les antécédents sont "famfaluca", en bas latin et "pompholux", en grec, qui signifie "bulle d'air". Mais il faut remarquer que le verbe "fanfrelucher" est utilisé une fois par Rabelais dans le Pantagruel (chapitre XV) : dans la deuxième édition, il remplace le verbe "chevaucher" utilisé dans la première, et comme il s'agit de chevaucher "sa garse", le sens ne fait pas de doute et nous en inférons que le mot "fanfreluche" peut désigner, chez Rabelais, entre autres bagatelles, le sexe de la femme.
Quant à savoir comment ces franfreluches-Ià peuvent être antidotées, la quatrième strophe nous l'apprend, qui traite "du trou de sainct Patrice - De Gibralthar, et de mille autres trous" : il s'agit de les "reduire à cicatrice - Par tel moien que plus n'eussent la tous". Remède préventif qui garantit l'inviolabilité du pertuis plus efficacement que toutes les ceintures de chasteté et offre une telle sécurité sur la vertu des femmes que, dit Rabelais, "On les pourroit pour houstage bailler". Nous sommes dans le registre des plaisanteries traditionnelles sur l'infidélité des femmes et le cocuage, qui connaîtra un développement important dans le Tiers Livre.

Nous sommes d'ailleurs invités à une telle lecture par la manière dont Rabelais introduit l'énigme qu'il nous livre, dit-il, "par reverence de l'antiquaille". Or "antiquaille" signifie sans doute "antiquité", mais il désigne aussi une danse plutôt leste, voire obscène, et, par voie de conséquence, l'acte même de fanfrelucher : "voicy, dit Panurge à la haulte dame parisienne, Maistre Jehan Jeudy, qui vous sonneroit une antiquaille dont vous sentiriez Jusques à la mouelle des os" (Pantagruel, chapitre XV). Cette interprétation gaillarde convient bien au quatrième huitain dans son entier mais, en dehors de lui, elle permet à peine de discerner ici ou là une allusion comme, par exemple, au vers 16 : "L'anguille y est, et en cest estau musse".

Reste à examiner si cette énigme ne peut pas être interprétée à la lumière des sciences hermétiques, essentiellement l'astrologie et l'alchimie, si développées au XVIème siècle. C'est en effet l'époque où Paracelse (1493-1541) s'attaque violemment à la tradition galénique et prône une nouvelle médecine fondée sur l'alchimie, c'est aussi l'époque où Michel de Notre dame, dit Nostradamus, médecin du roi Henri II et astrologue de Marie de Médicis, publie ses célèbres Centuries et Prophéties (1558). C'est une époque où il était assez commun, pour un médecin, de s'intéresser aux sciences hermétiques, surtout lorsque ce médecin avait reçu ses grades à l'Université de Montpellier, lieu de haute tradition alchimique depuis Arnauld de Villeneuve et porte par laquelle l'alchimie fut introduite en Europe au XIIème siècle par des médecins arabes et juifs venus d'Espagne, qui sont peut- être les "Massoretz" du vers 59.

Que Rabelais se soit intéressé à l'astrologie, c'est évident : il a publié plusieurs "prognostications", dont certaines sont signées "François Rabelais, docteur en médecine et professeur en astrologie". Comme Paracelse et bon nombre de médecins de son temps, il tient compte de la position des astres pour déterminer le moment favorable à l'administration d'un remède, mais il tourne complètement en dérision la prétention de l'astrologie à prédire l'avenir, quand il ne la critique pas sévèrement. Cette attitude est bien illustrée par certains passages de notre énigme. Ainsi l'on rencontre un vers 84 qui semble anticiper sur les plus beaux passages des Centuries et Prophéties : "Mais l'an viendra, signé d'un arc turquoys" auquel succède immédiatement un second vers : "De cinq fuseaux et trois culs de marmite" qui coupe les ailes à la belle envolée. De même, un peu avant (vers 76), ce calcul parodique : "Sept moys après - boustez en vingt et deux".

Quant aux vers 92 et 93, "Cest an passé, cil qui est, regnera - Paisiblement avecq ses bons amis", leur ton élevé, leur métrique parfaitement équilibrée et toute la suite du huitain nous invitent à les lire comme un souhait, tout à fait dans le ton de la Pantagrue1ine prognostication (1533) : "Ne croyez que ceste année y aie aultre gouverneur de l'universel monde que Dieu le créateur, lequel par sa divine parolle tout régist et modère, par laquelle sont toutes choses en leur nature et propriété et condition, et sans la maintenance et gouvernement duquel toutes choses seraient en un moment réduictes à néant, comme de néant elles ont esté par luy produictes en leur estre".

Cette théologie de la création continue est illustrée par plusieurs passages du Gargantua, en particulier dans la lettre de Grandgousier à son fils, lorsqu'il dit de Picrochole (chapitre XXVII) : "Dont j'ay congneu que Dieu eternel l'a laissé au gouvernail de son franc arbitre et propre sens, qui ne peut estre que meschant sy par grace divine n'est continuellement guydé". Que Dieu détourne son regard d'un être et le voici qui déchoit de son être et retourne au chaos, mais il n'est pas pour autant abandonné, car rien n'échappe à la détermination divine et la méchanceté est le chemin qui mène à la punition ("me l'a ycy envoyé à molestes enseignes") et au rétablissement de l'ordre divin. Ce n'est pas cependant, il s'en faut de beaucoup, une doctrine de la prédestination qui condamnerait au fatalisme et à l'inaction : à lui seul le personnage de Frère Jean nous obligerait à corriger une telle interprétation, mais Gargantua lui-même nous avertit que"l'Occasion a tous ses cheveulx au front : quand elle est oultre passée, vous ne la povez plus revocquer ; elle est chauve par le darriere de la teste et jamais plus ne retourne".

C'est donc une conception très nuancée de sa foi en Dieu que Rabelais nous présente, non par la seu1e voix de Grandgousier, mais par le jeu des différents personnages du récit. Et c'est au nom de cette conception qu'il combat résolument la prétention de l'astrologie à prédire l'avenir. Cependant cette foi ne présente a priori aucune contradiction avec la recherche alchimique qui vise, conformément au programme annoncé dans le Prologue, à découvrir, derrière l'apparence superficielle, l'essence des choses, et même l'essence divine de toute chose, et Rabelais n'hésite pas à se présenter lui-même, sur la page de titre du Pantagruel de 1542, comme un "abstracteur de quinte essence". Mais si les symboles alchimiques possibles sont nombreux dans le texte de l'énigme, comme par exemple "la rousée" (vers 5), "le corbeau" (vers 36), "Hercules" (vers 37), "l'oyseau de
Juppiter" (vers 52), le "tronc" (vers 57), "Pantasilée" (vers 62), le "mont de l'albespine" (vers 75) et d'autres moins apparents, ils semblent constituer une sorte de catalogue épars plutôt qu'un texte cohérent.

On peut encore se demander si l'énigme n'est pas un texte relevant de la magie ; son caractère disparate, en effet, n'est pas sans évoquer le Grand Albert, recueil populaire de formules magiques qui circula librement depuis le XIIIème siècle jusqu'en 1604, date à laquelle il fut mis à l'index, et qui ne pouvait manquer de passer par les mains d'un étudiant en médecine aussi curieux de tout que l'était François Rabelais. Par ailleurs, le gouffre de Saint Patrick, évoqué au vers 28. est depuis toujours un haut lieu de la magie, auquel sera, un siècle plus tard, associé le nom du célèbre magicien John Dee. On observera aussi avec quelque intérêt combien le personnage de Panurge s'apparente à Georges Faust, faux médecin, illusionniste, tireur d'horoscopes, hypnotiseur et vrai escroc, qui vécut en Allemagne entre 1480 et 1540 et fut à l'origine du mythe de Faust. Surtout, il semble attester que Rabelais connaissait la tradition immémoriale du double malfaisant qui veut que le magicien soit doublé de son mauvais génie. Panurge peut faire rire, mais il exhale parfois une forte odeur de soufre, par exemple lorsque (Pantagruel, chapitre XII) il entraîne Alcofribas dans les églises pour piller les troncs et se justifie en disant que le "Centuplum accipies" des "pardonnaires" signifie "Centuplum accipe", se référant pour cela à l'autorité de "Rabi Quimy et Rabi Aben Ezra, et tous les Massoretz". Il est à Pantagruel, jeune géant plein de savoir et de sagesse, ce que sera un siècle plus tard au magicien John Dee l'inquiétant Edward Kelly, l'homme aux oreilles coupées, paillard, soiffard et escroc, mais compagnon inséparable.

Cependant le recours à la magie semble bien loin de permettre une interprétation globale du texte de l'énigme ; au fur et à mesure que nous avançons, essayant successivement différentes clefs, ce que nous discernons, tout cousu "à fil de poulemart" (vers 114), ce n'est pas exactement un "maguazin d'abus", mais plutôt une sorte de bazar dont la description n'est pas sans évoquer le catalogue de la Manufacture des Armes et Cycles de Saint-Etienne qui tenait lieu naguère, dans les campagnes, des almanachs d'antan. On y trouvait absolument tout ce dont pouvaient avoir besoin des paysans isolés dans leur ferme et surtout on était impressionné de voir combien de modèles différents de pièges à taupe étaient proposés ; plus impressionnant encore le nombre des variétés différentes d'appeaux pour appeler les oiseaux.

Cette manie de l'exhaustivité se manifeste à mainte reprise dans l'oeuvre de Rabelais, en particulier dans la liste des jeux (chapitre XX). Il s'agit, en fait, dans la tradition scolastique et aristotélicienne, de préciser le sens d'un concept selon son " extension", c'est-à-dire en énumérant l'ensemble complet des individus qu'il désigne. Mais comment être sûr d'être complet ? Et Rabelais ne cesse, au fil des éditions successives, d'ajouter de nouveaux jeux à sa liste dont nous pouvons à bon droit supposer qu'elle a un caractère parodique. L'autre solution, en bonne logique, est de considérer le concept en "compréhension", c'est-à-dire de l'assortir d'une définition qui permette de décider, pour tout individu, s'il relève ou non de ce concept. Exemple (chapitre III) : "Gaudebillaux sont grasses tripes de coiraux. Coiraux sont beufs engressez à la creche et prez guimaux. Prez guimaux sont qui portent herbe deux fois l'an". On voit que le procédé entraînerait une régression à l'infini si l'on ne jugeait bon, comme fait Rabelais, de s'arrêter lorsqu'on arrive à une expression composée de mots suffisamment communs pour n'avoir pas besoin d'être définis.

A l'opposé de toute forme de réalisme littéraire, Rabelais montre et même démontre qu'un texte ne peut pas sortir des mots : on ne va pas glisser des gaudebillaux entre les pages. Il s'agit donc de jouer avec les mots, avec toutes sortes de mots, empruntés à tous les dialectes, inventés s'il le faut, pour composer un texte qui suscite la pensée du lecteur. Tout Gargantua est énigmatique, et les chapitres décrivant l'abbaye de Thélème ne le sont pas moins que les autres, au contraire. Et toutes les sortes d'énigme sont essayées, depuis les plaidoiries de Baisecul et Humevesne, dans le Pantagruel, qui sont correctement construites du point de vue de la syntaxe mais n'ont aucun sens, en passant par l'énigme finale du Gargantua, qui a deux sens avérés, jusqu'aux "Fanfreluches antidotées", rendues obscures par une surabondance de sens dont aucun n'est satisfaisant.

F. Foulatier

(a) Cette introduction fut préparée pour une conférence. Elle se substitue à celle d'une rédaction antérieure, plus rédigée mais plus courte, rédaction qui donnait au texte le sous-titre : La philosophie secrète [et non hermétique] de François Rabelais. Voici le texte de cette première introduction :
"Si Voltaire sut, après l'avoir méconnu, reconnaître le génie si particulier de Rabelais, c'est peut-être, entre autres causes, parce qu'il éprouva de la sympathie pour un homme qui, comme lui-même, écrivait sous l'œil d'une censure qui avait une propension fâcheuse à condamner les livres, à défaut des auteurs, au bûcher. Au censeur qui le lit, Voltaire a pris très tôt l'habitude de faire des pieds de nez, comme on le voit dans certaines conclusions brèves et percutantes des Lettres anglaises. "Mais, dit-il des Anglicans au terme de la Cinquième lettre, ce sont de vilains hérétiques, à brûler à tous les diables, comme dit Maître François Rabelais ; c'est pourquoi je ne me mêle de leurs affaires". Contre le même fléau, Maître François a choisi, lui, de s'antidoter". (retour au texte)