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L'AUTONOMIE DU JUGEMENT ESTHETIQUE

La relaxation des sens - L'éveil au monde - L'ouverture esthétique au monde - La formation du goût - La révélation du style


LE JUGEMENT ESTHETIQUE est le plus souvent déterminé par les modes, les partis pris des critiques et par l'influence terroriste du petit nombre de ceux qui sont censés savoir. Beaucoup, par peur de passer pour incultes ou rétrogrades, n'osent plus se fier à leur goût et en sont réduits à reproduire dans leurs discours les opinions autorisées auxquelles ils finissent par soumettre aussi leurs choix, allant parfois jusqu'à se persuader qu'ils aiment ce qu'ils ont ainsi choisi. La relaxation peut contribuer à revivifier le goût, à restaurer la confiance en soi et à fonder une autonomie du jugement dont les effets débordent largement le champ de l'esthétique, puisqu'elle est condition de possibilité de toute rencontre.

La relaxation des sens

Le verbe " relaxer " doit ici être pris en son sens juridique de " remettre en liberté ". Il s'agit en effet de libérer la fonction informative prédominante des sens extéroceptifs. Quelles que soient les techniques utilisées, la méthode consiste à obtenir d'abord, par le biais d'une raréfaction des sollicitations de l'environnement, d'une élévation des seuils de réception externe et, simultanément, d'une focalisation de la conscience sur les sensations proprioceptives et intéroceptives, une baisse de l'activité corticale entraînant une réduction de l'inhibition exercée par le cortex sur les zones infracorticales, en particulier sur le système hypothalamo-hypophysaire.

Ainsi s'amorce un processus régressif ou, pour reprendre les expressions de René A. Spitz , un retour de la " perception diacritique " à la " réception cénesthésique ", c'est-à-dire à une organisation de la réception sensible qui est en deçà de toute activité de catégorisation, de toute orientation vers des objets ou vers le monde. Loin d'être absorbée dans la fonction, qui lui est attribuée par les opérations intentionnelles, de fournir un contenu à la révélation des qualités sensibles de l'objet, la matière sensible est simplement vécue dans sa sensualité, comme impression pure.

Il s'agit bien de régresser vers une conscience qui n'est plus conscience de quoi que ce soit et, mieux encore, en deçà de toute intentionnalité, vers ce que Michel Henry nomme " l'immédiation pathétique en laquelle la vie fait l'épreuve de soi - Vie qui n'est elle-même rien d'autre que cette étreinte pathétique " . Mais cette régression n'est pas recherchée pour elle-même : il s'agit plus fondamentalement de revenir à la racine, à un point de départ radical pour un nouvel éveil au monde, dans lequel le moment esthétique ne sera pas purement et simplement éludé.

L'éveil au monde

Les différentes formes du travail qui permet d'abaisser le niveau de vigilance pour mener la conscience jusqu'au seuil du sommeil ont fait l'objet de nombreux travaux et sont devenues familières, de même que les différentes manières de suspendre l'éveil et de maintenir la conscience dans cette frange liminale afin de mettre à profit les propriétés singulières de celle-ci, en vue de favoriser l'expression des affects, la remémoration, ou encore la confrontation à une épreuve à venir, par la mise en place d'un entraînement approprié. Ce que nous nous proposons d'étudier maintenant, c'est le processus d'éveil et la manière dont on peut le gouverner pour qu'à son terme le monde s'ouvre différemment à la conscience.

L'ouverture au monde peut être décrite comme un processus de cristallisation qui s'empare de la matière sensible encore fluide et homogène pour y introduire des clivages et des solidifications, des obstacles et des passages, pour mettre chaque chose à sa place et concrétiser ainsi une structure du monde qui se prête à des identifications d'objets, à des repérages de trajets, à des projets d'actions.

Il est rare que nous ayons le loisir et le goût de musarder aux divers embranchements qui s'offrent sur le chemin de l'éveil et qui orientent vers autant de formes possibles du monde, dont une seule cependant finira par s'imposer. Ordinairement, pressés par les contraintes chronologiques d'un monde qui déjà s'est emparé de nos muscles avant de s'être ouvert à notre regard, nous bondissons vers le cristal achevé, solide, immuable, identique à lui-même - le monde - qui abolit tout souvenir, tout soupçon même de la matière fluide, riche de tant de possibles, dont, pour naître, il a arrêté la forme.

En ménageant un ralentissement de l'éveil, la relaxation donne la possibilité d'opérer une reconnaissance des différents embranchements ; plus précisément, elle donne du temps pour distinguer les différentes phases de la cristallisation et les vivre comme des moments successifs. Alors, en les accentuant différemment, en déplaçant l'accent de l'un à l'autre, on observe comment on peut modifier quelque chose dans l'ouverture du monde qui s'accomplit en conclusion de leur séquence ; on peut en modifier le style.

L'ouverture esthétique du monde

Nous définissons, pour plus de commodité, trois phases de l'éveil : la phase pathétique qui correspond à l'impression pure, la phase esthétique prenant appui sur la diversité sensuelle, et la phase synthétique qui engendre la perception d'objets sur lesquels on peut agir, acquérir des connaissances utiles, tenir des discours. L'accent placé de façon quasi exclusive sur cette troisième phase est la caractéristique de ce qu'on peut appeler l'ouverture pragmatique du monde.

Or c'est dans ce monde s'ouvrant à nous sur ce mode pragmatique qu'ordinairement a lieu la rencontre avec l'œuvre d'art. Vernissages, expositions : les catalogues et notices, les conversations, le nombre des œuvres et le temps compté. Les raisons d'aimer, qui ne sont parfois que des arguments de vente à peine dissimulés, nous sont fournies sans que nous soit laissé le loisir de nous essayer à goûter, à choisir entre aimer ou détester. Nous sentons qu'il faudrait pouvoir marquer un arrêt pour nous soustraire à l'emprise des discours, nous réveiller autrement au monde pour recouvrer le pouvoir de dire " je... " face à ceux qui nous disent " c'est... "

C'est notre capacité de réveil, consistant à déplacer l'accentuation portée sur les phases de l'éveil, qui fonde la possibilité d'une ouverture esthétique du monde. Et il faut souligner que cela ne dépend pas de façon déterminante des caractéristiques de l'objet. Un tableau de maître peut se prêter à la spéculation intellectuelle ou financière, comme telle œuvre de la nature ou de la technique peut se prêter à la contemplation. Un tableau de Bosch construit comme un rébus bidimensionnel où chaque élément est censé avoir une valeur symbolique au demeurant fort énigmatique, est évidemment prétexte à des commentaires savants, mais il ne tient qu'à nous de délivrer sa charge de sensualité et d'impression. Inversement, une toile de Renoir est censée offrir à nos sens un chatoiement d'impressions qu'efface sans effort le discours descriptif et historico-explicatif du guide, qui, dans le meilleur des cas, inhibe notre sensualité en excitant notre intellect.

La formation du goût.

Le but que nous visons est donc bien de réapprendre à poser la question : " est-ce que j'aime ? " avant de nous demander : " qu'est-ce que c'est ? " ou : " de qui est-ce ? " - mais à la poser radicalement en réveillant notre capacité archaïque d'amour et de haine, ces deux mouvements primordiaux par lesquels tout ce qui pourrait faire allusion à un dehors est immédiatement interdit de présence par le fait d'être ingurgité ou vomi. Et pour cela, revenir à cette immédiateté pathétique en laquelle la vie en nous fait, comme pour la première fois, l'épreuve de ce qui n'est pas elle, et en garder l'impression jusque dans les moments où l'émotion que nous ressentons est rapportée à quelque chose qui se pose à une distance reconnue.

La question qui se pose alors n'est plus de choisir entre l'ingurgitation et le vomissement pour abolir toute extériorité possible, mais de discerner si nous sommes portés à abhorrer ou à embrasser, c'est-à-dire à augmenter ou à diminuer la distance qui nous sépare d'un contact possible avec ce qui est posé là, hors de nous ; mais en conservant, dans cette épreuve de choix médiatisée par la dimension spatiale, l'intensité pathétique de l'épreuve primordiale.

Le travail effectué en relaxation vise donc, en mettant à profit la phase pathétique de l'éveil, à rafraîchir notre capacité de humer, c'est-à-dire conjointement notre goût et notre flair, afin que dans l'exploration sensuelle de l'espace, le flair puisse aller en avant, en éclaireur du goût, assurant ainsi la transition avec la phase esthétique où il sera relayé par le tact. A cette condition, le jugement de goût peut être fondé, jusque dans ses développements ultérieurs, non pas dans de faibles raisons, mais dans une impression profonde en laquelle se traduit le mouvement même de la vie en nous.

L'éducation du tact

La phase esthétique se révèle alors à nous comme caractérisée par un jeu de l'inhibition du contact, qui creuse l'espace, et de la satisfaction sensuelle, qui le comble. A cette phase de l'éveil, il n'est plus envisageable d'embrasser ou de palper une statue pour recueillir l'impression de sa beauté ; ne reste plus que la caresse du regard. Mais que veut dire aimer, si l'on ne ressent pas, en tournant autour d'un bronze de Maillol, un frémissement au creux des mains ?

Le tact est l'art de comprendre à demi-mot ; c'est ici, plus concrètement, l'art de toucher et d'être touché sans contact. Dont l'architecture nous donne une occasion exemplaire de faire l'épreuve, puisqu'elle nous fait toucher, jusqu'à en être ému, ce qui échappe radicalement au contact : la qualité d'un espace, qui n'est pas seulement vue mais éprouvée dans tout notre corps.

Le travail effectué en relaxation vise maintenant à suspendre l'avènement de la phase synthétique et, dans cette suspension, à rafraîchir l'aptitude à la sensualité de tous nos sens, y compris de l'ouïe et de la vue chez lesquelles elle est le plus obnubilée par les nécessités du captage d'informations, vis-à-vis desquelles elle ne peut avoir qu'une action parasite. La discrimination efficace du rouge et du vert comme signaux opposés n'est pas compatible avec une complaisance sensuelle à goûter leurs nuances. On s'attache donc, à l'inverse, à obnubiler le regard de face qui fixe, détermine et permet de nommer, pour remettre en liberté le regard de côté, réceptif à la chaleur, à l'acidité, au moelleux, etc., et pour lequel il est indifférent que la peinture soit ou non " figurative ".

La révélation du style.

La formation du goût vise à fonder le jugement esthétique dans une impression que fait en nous le mouvement de la vie. L'éducation du tact vise à enrichir ce choix primordial de toutes les nuances de la satisfaction sensuelle. Toutes les ressources de la culture viendront ensuite fournir les arguments et les figures au moyen desquels nous nous efforcerons, en vain, de rendre intelligibles nos choix aux autres, et, par la même occasion, à nous-même. Mais nous ne saurions faire l'économie de cette tentative qui est constitutive, en nous et entre les hommes, de l'humanité.

Quoi de plus universel que l'éveil ? Mais nous n'y prêtons guère attention et le monde qui s'ouvre à nous, au fil des matins qui se ressemblent, est peuplé de lieux communs et de passages publics où les hommes se déplacent en flux et s'assemblent en groupes selon les lois d'une structure pragmatique du monde, nécessaire et suffisante à l'organisation du travail. C'est cette banalité que bouleverse la trace, laissée dans une œuvre, d'un éveil singulier, prenant sa source dans une vie singulière, recueillant au long de son cours les saveurs d'une sensualité singulière et suggérant la possibilité d'une ouverture inattendue du monde.

Le style, c'est précisément ce qui manifeste la singularité d'un homme dans l'universalité d'une démarche : celle de l'éveil au monde et du jugement qui l'achève en donnant au monde son relief. " Nous sommes bien loin, écrit Alain, de juger par nous. Nous croyons que juger par raisons ce soit juger par nous. C'est vouloir premièrement s'accorder aux autres, ce que Stendhal ne cherche jamais. Comme il le dit amplement à ceux que la peinture ennuie, il n'y a qu'un moyen de former son goût, c'est de suivre d'abord intrépidement son goût, si sauvage qu'il soit, et de s'avouer à soi-même exactement ce que l'on ressent ". Et un peu plus loin : " Mais l'homme qui se tient ainsi au centre de son être, et qui participe d'autant plus à l'être des autres qu'il se retire plus en soi, il ne lui suffit pas de penser juste, quoique d'ailleurs il y tienne, et en cela soit géomètre né ; un autre souci qu'il a, un étrange souci, nouveau parmi les hommes, c'est de sentir juste ".

Cultiver sa capacité singulière d'éveil, c'est aussi se prêter à la révélation du style, des styles, et se donner les chances d'une rencontre : celle d'un autre homme dans un autre monde qui n'est ailleurs qu'ici, celle, par exemple, du jeune Marcel Proust, au détour d'une haie, sous l'espèce somptueuse et désespérante pour l'artiste d'une aubépine en fleurs.

F. Foulatier